Porter la voix de l’UE à l’international : le défi de Kaja Kallas pour son audition devant la Parlement
La prochaine Haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères devrait être confrontée mardi à des questions difficiles sur les futurs liens transatlantiques et sur la manière dont elle envisage de s’opposer à la prise de pouvoir croissante de la Commission européenne.
La prochaine Haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères, Kaja Kallas, devrait être confrontée ce mardi 12 novembre à des questions difficiles sur les futurs liens transatlantiques et sur la manière dont elle envisage de s’opposer à la prise de pouvoir croissante de la Commission européenne en matière de politique étrangère.
Ses positions franches sur la guerre de la Russie contre l’Ukraine ont fait de l’ancienne Première ministre estonienne une candidate de choix pour ce poste. Lors de son audition, les eurodéputés devront déterminer si elle sera à la hauteur dans d’autres domaines clés de la politique étrangère.
Plusieurs sources du Parlement européen ont affirmé qu’elle avait été l’une des commissaires désignées les plus actives à s’entretenir avec les groupes politiques en amont de l’audition.
Déjà confirmée par les chefs d’État et de gouvernement de l’Union européenne (UE) en juillet, dans le cadre des trois postes à responsabilité des institutions, elle devrait naviguer les questions des eurodéputés plus facilement que ses collègues vice-présidents, et n’a pas participé à la « prise d’otages » politique qui a précédé l’audition.
Entre les États-Unis et la Chine
Kaja Kallas devrait être confrontée à des questions difficiles sur la manière dont elle envisage la future relation de l’UE avec des États-Unis dirigés par Donald Trump, qui vient d’être réélu à la tête du pays.
Fervente partisane du transatlantisme, l’Estonienne devra prouver aux eurodéputés qu’elle est prête à plaider en faveur d’une plus grande autonomie stratégique de l’Europe et d’une Europe plus sûre d’elle et capable, si nécessaire, de tenir tête à Donald Trump.
En ce qui concerne la Chine, elle a déjà haussé le ton dans ses réponses écrites aux questions des eurodéputés le mois dernier, annonçant avoir l’intention de travailler à une « doctrine de sécurité économique » européenne qui viserait à protéger l’UE contre les « rivaux systémiques ».
Il faut s’attendre à ce que les eurodéputés l’interrogent sur l’opportunité et la manière de riposter contre la Chine si Pékin continue de soutenir les efforts de guerre de Moscou en Ukraine ou de cibler l’Union européenne avec davantage de droits de douane.
Cela ne signifie pas que le Moyen-Orient a disparu de l’agenda des eurodéputés. Les États membres étant divisés sur la position de l’Union à l’égard d’Israël, Kaja Kallas sera certainement interrogée sur sa tâche d’élaborer une stratégie de l’UE pour le Moyen-Orient.
Certains ont fait remarquer la réponse ambiguë de l’Estonienne à leur question écrite, dans laquelle elle décrit la crise du Moyen-Orient comme un « indéniable effet de ricochet » de la guerre menée par la Russie en Ukraine.
Il faut également s’attendre à d’autres questions sur la raison pour laquelle la future cheffe de la diplomatie européenne n’a pas fait de référence directe à Israël ou au Hamas.
« Ce que nous devrons voir, c’est comment elle développe sa politique étrangère envers les régions et les conflits qui sont importants pour l’Union européenne, où elle, dans son rôle de Première ministre, n’a pas été aussi franche, comme Gaza, les conflits sur le continent africain ou l’Amérique latine », a déclaré à Euractiv l’eurodéputée allemande Hannah Neumann (Les Verts/ALE), coordinatrice de la commission des Affaires étrangères (AFET) pour son groupe.
« Sur ces sujets, elle est encore un peu une “boîte noire” pour nous », a ajouté l’eurodéputée.
Lutte institutionnelle
Une question centrale mentionnée par tous les interlocuteurs d’Euractiv est celle de la volonté de Kaja Kallas de s’affirmer dans l’équilibre des pouvoirs de la politique étrangère de l’UE avec les deux autres institutions.
Au cours des cinq dernières années, l’UE a eu du mal à parler d’une seule voix sur les principales questions de politique étrangère, en particulier concernant le Moyen-Orient.
La Commission européenne et sa présidente, Ursula von der Leyen, ont récemment commencé à être perçues comme empiétant de plus en plus sur les compétences nationales en matière de politique étrangère, dans lesquelles l’exécutif de l’UE ne doit normalement pas s’exprimer.
Une déclaration sur le Liban et la Corée du Nord sont deux exemples qui ont agacé les diplomates de l’UE.
« En tant qu’UE, en interne, nous avons besoin de plus de clarté en termes de compétences de la présidente de la Commission, du président du Conseil et de la Haute représentante pour la politique étrangère en ce qui concerne l’action extérieure et la représentation de l’UE », a estimé le président de la commission AFET David McAllister (Parti populaire européen/PPE) à Euractiv.
« L’un de ses principaux défis sera de voir comment revenir à, disons, une approche commune plus constructive de la politique étrangère de l’UE, plutôt que de voir chaque institution essayer de se distinguer peu importe les conséquences pour le monde réel », a confié Hannah Neumann.
Selon des eurodéputés et des sources du Parlement européen, Kaja Kallas devrait s’opposer à la prise de pouvoir de la Commission européenne, même si cela l’amenait à entrer en collision avec le Berlaymont.
Une autre question clé sera de savoir comment la candidate estonienne interprétera les marges des portefeuilles des commissaires à la Méditerranée et à la Défense, qui devraient lui être directement rattachés.
Elle sera également confrontée à une autre lutte de pouvoir au cours de son mandat : la politique étrangère rebelle de certains États membres, notamment la Hongrie.
Il faut s’attendre à ce que les eurodéputés l’interrogent sur la manière dont elle compte gérer les vetos constants du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, ainsi que ses missions diplomatiques en solitaire.
Ursula von der Leyen et le Parlement européen devraient pousser Kaja Kallas à prendre davantage de décisions en matière de politique étrangère de l’UE par le biais d’un vote à la majorité qualifiée plutôt qu’à l’unanimité.
« L’unanimité est un défi, mais l’unanimité est un fait acquis [et Kaja Kallas] doit assurer un rôle de passerelle pour garantir le plus haut niveau de coordination et de cohérence dans notre action extérieure », a affirmé David McAllister.
Problèmes de financement
Si sa nomination est confirmée, Kaja Kallas dirigera le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), qui a été confronté au fil des ans à d’importantes pénuries de financement qui menacent d’entraver le rayonnement diplomatique de l’Union européenne.
Les fonctionnaires de l’UE estiment que la situation pourrait s’aggraver l’année prochaine, si bien que Kaja Kallas pourrait être amenée à devoir faire « plus avec moins ».
« Nous devons renforcer le service diplomatique de l’UE dans tous les aspects et en prendre soin en tant qu’outil, mais il y a un manque total de financement approprié », a expliqué l’eurodéputé espagnol Nacho Sanchez Amor (Socialistes et Démocrates/S&D), le coordinateur AFET de son groupe.
« Si nous voulons être un acteur mondial, nous ne pouvons pas agir comme nous le faisons actuellement en quémandant de l’argent à la Commission européenne tous les quelques mois », a-t-il affirmé.
« Cela signifie également avoir l’espace politique nécessaire pour mener à bien les compétences prévues par les traités », a ajouté l’eurodéputé espagnol.
[Édité par Anna Martino]