Présidentielle : la « fatigue » de la communauté musulmane
Ghaleb Bencheikh, islamologue proche de l’Islam libéral et président de la Fondation de l'Islam de France, a partagé avec EURACTIV France son constat d'une campagne électorale empreinte d'une rhétorique d'extrême droite hostile aux Français musulmans.
Ghaleb Bencheikh, islamologue proche de l’Islam libéral et président de la Fondation de l’Islam de France, a partagé avec EURACTIV France son constat d’une campagne électorale empreinte d’une rhétorique d’extrême droite hostile aux Français musulmans.
Il a aussi livré son analyse des raisons du vote massif des Musulmans en faveur de Jean-Luc Mélenchon, qu’il attribue davantage à des raisons sociologiques que confessionnelles.
La campagne présidentielle polluée par la rhétorique de l’extrême droite
Il constate une « fragilité du pacte républicain », qui se manifeste par le discours décomplexé et outrancier envers d’Éric Zemmour envers les Musulmans. L’ancien polémiste « n’a pas trouvé mieux que le mensonge, le ressentiment, la haine et la perversion de l’histoire et de tout programme politique, ramené aux questions identitaires », explique M. Bencheikh.
Dans la vie publique et démocratique, cela se traduit par le fait que « le mot ‘Islam’ est synonyme d’épouvante, de terreur, d’apocalypse, d’obscurantisme et de passéisme » selon l’islamologue, qui compare la campagne électorale française avec celle allemande de l’automne dernier. En Allemagne, « il y a eu une campagne très emportée durant un mois, et le mot ‘Islam’ n’a pas été cité une fois », rappelle M. Bencheikh, qui reconnaît tout de même des spécificités dans le paysage politique des deux pays.
Parmi les particularités françaises, la vague d’attentats terroristes perpétrés par des fondamentalistes islamistes sur le sol national explique pour beaucoup le fait que la « la Nation elle-même est traumatisée », en plus de l’instrumentalisation politique opérée par l’extrême droite.
Et des thèmes comme l’identité et l’immigration sont alors venus « gangréner la campagne électorale et l’opinion publique », alors que les priorités des Français « relèvent plutôt des questions de pouvoir d’achat, de sécurité », en plus de celles environnementales.
Une rhétorique qui a débordé des frontières de l’extrême droite et a déteint sur des candidats ou des partis pourtant traditionnellement modérés et républicains, comme dans le cas de la campagne de Valérie Pécresse, candidate de la droite, ce que regrette profondément Ghaleb Bencheikh.
Des Français musulmans moins mobilisés et plus de gauche
Interrogé sur les raisons qui auraient amené 70 % des électeurs s’affirmant musulmans à voter pour Jean-Luc Mélenchon, candidat de la gauche radicale, M. Bencheikh pointe d’abord la faible participation au scrutin par rapport à la population générale : « eu égard à la sociologie des Musulmans de France, il y a un manque de conscience politique, notamment auprès de la jeunesse. Et cette jeunesse-là a déserté les urnes ».
Ceux qui se sont bien rendus aux urnes, ont effectivement en large majorité choisi Jean-Luc Mélenchon, qui est « tout simplement un candidat qui n’a pas trouvé bon de brocarder, vilipender, insulter une composante de la Nation ».
Et pourquoi la gauche serait-elle plébiscitée par les Français fidèles de la religion musulmane ? Selon M. Bencheikh, « la gauche rimait plus ou moins avec l’humanisme, avec des valeurs de respect de la dignité humaine », ce à quoi cette population a été très sensible.
Mais en dehors de l’appartenance confessionnelle, la question sociale est un facteur déterminant : dans une partie importante des personnes se revendiquant comme musulmanes il y a « des hommes et des femmes précarisés, des prolétaires isolés, ghettoïsés et marginalisés […] qui ont cru trouver dans le discours d’une certaine gauche un secours ».
Malgré tout, une répartition entre la droite et la gauche existe bel et bien comme en population générale, une partie de l’électorat musulman étant conservateur sur les questions sociales tout comme une partie des catholiques et des juifs.
En remarquant que de manière générale, les musulmans ont voté de manière cohérente avec la population générale selon les territoires, Ghaleb Bencheikh tire la conséquence suivante : « c’est le meilleur démenti d’une quelconque entité allogène, incongrue, intruse dans le corps de la Nation », ajoutant que c’est aussi « la coloration sociale de ces citoyens, indépendamment de leurs appartenances confessionnelles » qui les a déterminés dans leur vote.