Rapatriement de Syriens : le ministre allemand des Affaires étrangères déclenche une polémique au sein de son parti conservateur

Johann Wadephul, membre du parti conservateur CDU, a ravivé les tensions au sein du gouvernement de Friedrich Merz après avoir déclaré que certaines régions de Syrie étaient trop dévastées pour que le million de Syriens vivant en Allemagne puissent y retourner.

EURACTIV.com
Wadephul Welcomes Nigerian Foreign Minister
Johann Wadephul, ministre allemand des Affaires étrangères. [Getty Images/Christian Marquardt_NurPhoto]

BERLIN — S’exprimant le 31 octobre à Harasta, une banlieue de Damas ravagée par la guerre, Johann Wadephul a déclaré aux journalistes que les Syriens vivant en Allemagne « ne peuvent pas rentrer à court terme » dans leur pays. « Je n’ai personnellement jamais vu une destruction d’une telle ampleur, cela va au-delà de ce qu’il m’était possible d’imaginer. Il est pratiquement impossible pour les gens de vivre ici dans la dignité », avait-il ajouté.

Des propos qui semblent contredire l’engagement du chancelier, Friedrich Merz, également membre de la CDU, à accélérer les rapatriements alors qu’il cherche à contrer la montée du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui appelle à la « remigration » et qui est récemment arrivé en tête dans certains sondages avant les élections régionales prévues dans cinq Länder l’année prochaine.

Le ministre allemand des Affaires étrangères a ajouté que les Syriens vivant en Allemagne étaient libres de décider de leur avenir, soulignant que ceux qui contribuaient à la société allemande étaient les bienvenus. Il a déclaré que Berlin était en contact avec Damas pour organiser le retour forcé des auteurs d’infractions graves.

Selon les chiffres du gouvernement allemand, environ 951 406 ressortissants syriens sont actuellement enregistrés dans le pays, ce qui en fait le troisième groupe étranger le plus important après les Turcs et les Ukrainiens. La plupart d’entre eux détiennent un permis de séjour en tant que réfugiés de guerre et fuyant la persécution. Ce chiffre n’inclut pas les personnes qui ont obtenu la nationalité allemande. Au total, environ 1,3 million de personnes issues de l’immigration syrienne vivent aujourd’hui en Allemagne.

Distraction politique

Le débat autour des propos de Johann Wadephul a détourné l’attention du programme de réforme du gouvernement et a creusé les divisions au sein de la CDU et avec le partenaire de coalition de la CDU/CSU, le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Le parti de centre-gauche a salué les propos du ministre des Affaires étrangères.

Ce débat fait également suite à une récente polémique sur le racisme présumé de Friedrich Merz, qui a récemment évoqué dans le contexte de l’immigration un « problème » dans « le paysage urbain » allemand. Quelques jours plus tard, le chancelier a maintenu ses propos et les a même appuyés en déclarant : « Demandez à vos filles » quand elles doivent circuler en ville dans la pénombre.

Les propos du ministre ont également alimenté la confusion quant aux projets du gouvernement en matière d’immigration.

Certains responsables politiques préconisent de se concentrer sur l’expulsion des criminels, tandis que d’autres soutiennent un rapatriement plus large des jeunes Syriens dont le statut de réfugié est douteux. D’autres encore ont fait valoir que les Syriens ont le devoir patriotique de rentrer volontairement dans leur pays et d’aider à sa reconstruction.

Il existe un large consensus au sein de la CDU sur le fait que la situation a changé depuis la chute du gouvernement de Bachar al-Assad en décembre dernier et la fin de la guerre civile, même si la Syrie reste en proie à une crise humanitaire.

Après avoir gardé le silence durant le week-end, Friedrich Merz s’est exprimé lundi 3 novembre en déclarant : « Il n’y a désormais plus de motifs d’asile en Allemagne, et nous pouvons donc également commencer les rapatriements ».

Il a ajouté qu’il s’attendait à ce que de nombreux Syriens rentrent volontairement. « Sans ces personnes, la reconstruction ne sera pas possible. Ceux qui se trouvent en Allemagne et refusent de retourner dans leur pays peuvent bien sûr être expulsés dans un avenir proche », a-t-il averti.

Cependant, les restrictions légales rendent les retours forcés difficiles. Afin de commencer à lever ces obstacles, Friedrich Merz a invité cette semaine le président syrien Ahmed al-Sharaa à lui rendre visite afin de discuter d’un éventuel accord sur l’expulsion des citoyens syriens ayant un casier judiciaire en Allemagne.

Malgré le retour de centaines de milliers de Syriens depuis la Turquie, le Liban, la Jordanie, l’Égypte et l’Irak depuis la chute d’Assad, seuls environ 4 000 Syriens ont volontairement quitté l’Allemagne pour rentrer dans leur pays, selon la chaîne publique ARD.

Berlin offre aux rapatriés une aide financière de 1 000 euros par personne ou jusqu’à 4 000 euros par famille.

Appels à la démission d’un ministre trop sensible

Johann Wadephul a fait l’objet de nouvelles critiques de la part de ses collègues du parti après avoir défendu ses propos lors d’une réunion parlementaire de la CDU/CSU mardi.

Le magazine Der Spiegel a rapporté que certains députés de la CDU ont demandé la démission du ministre après qu’il ait déclaré que les ravages qu’il avait constatés en Syrie étaient pires que ceux observés en Allemagne en 1945.

Évoquant les propos qu’il avait tenus à Damas, l’intéressé a déclaré : « On peut dire cela même en tant que démocrate-chrétien. Cela ne fait pas de moi quelqu’un de trop sensible ».

Jamil Alyou, un réfugié syrien arrivé en Allemagne en 2015 et qui travaille aujourd’hui à Dortmund comme assistant social, s’est rangé du côté de Johann Wadephul. Citant les récents enlèvements et arrestations arbitraires en Syrie, il a déclaré au Rheinische Post que les rapatriements forcés constitueraient une « violation massive des droits de l’Homme ».