Rencontre avec Laurent Duplomb, le sénateur qui mène la guerre contre les pesticides en France
Le sénateur a déposé une nouvelle proposition visant à réautoriser l'insecticide acétamipride.
L’avenir de l’agriculture française pourrait bien se jouer autour de l’homme qui conteste l’interdiction nationale de l’utilisation de l’acétamipride, un pesticide méconnu qui détruit le système nerveux des insectes se nourrissant de pommes, de cerises, de betteraves et de noisettes.
Laurent Duplomb, agriculteur devenu député du parti de centre-droit Les Républicains, a vu sa loi agricole éponyme adoptée en août dernier après des mois de débats houleux au Parlement et de protestations contre ce qui était considéré comme un affaiblissement des normes environnementales. Mais après avoir vu la partie approuvant l’utilisation de l’acétamipride rapidement rejetée par la Cour constitutionnelle, il revient avec une nouvelle proposition visant à réintroduire ce pesticide, un néonicotinoïde interdit en France mais utilisé ailleurs dans l’UE.
Cela ouvre une nouvelle bataille autour d’un produit agricole de niche qui touche au cœur du dilemme de la compétitivité française. Les efforts de M. Duplomb pour contrer les allégations selon lesquelles l’acétamipride serait cancérigène sont en train de devenir emblématiques des luttes entre la gauche et la droite.
« Certains disent qu’il provoque le cancer. C’est faux », a-t-il déclaré à Euractiv à propos de l’acétamipride.
Son nom est devenu un slogan l’été dernier, cristallisant une division classique en France entre l’agriculture intensive axée sur la productivité, soutenue par le principal syndicat agricole FNSEA et les députés de droite, et les normes environnementales strictes défendues par les groupes écologistes et de gauche, qui ont mobilisé environ deux millions de signataires contre la proposition.
Pourtant, M. Duplomb, sénateur âgé de 54 ans, était resté largement inconnu jusqu’en novembre 2024, date à laquelle il a présenté un projet de loi visant à « supprimer les obstacles à l’agriculture », comme il l’a affirmé. Ce projet a finalement été adopté en août 2025, sans le volet concernant l’acétamipride.
Les écologistes se préparent désormais à une deuxième série de batailles juridiques, alors qu’une nouvelle pétition prend de l’ampleur pour s’opposer à la dernière tentative de M. Duplomb de réintroduire ce pesticide.
Un homme patient
Né en 1971 à Rive-de-Gier, près de Lyon, M. Duplomb a grandi dans un logement social avant de découvrir l’agriculture lors de visites estivales chez ses grands-parents dans la région rurale de la Haute-Loire.
« Je suis passé de la vie urbaine à la vie rurale, et j’ai préféré la campagne », a-t-il déclaré à Euractiv. Aider les agriculteurs locaux, dit-il, a suscité une passion qui s’est transformée en vocation.
Il a rencontré sa femme, fille d’agriculteur, à l’école d’agriculture et a ensuite appris à labourer sous la houlette de son beau-père. « Il faut garder une ligne droite », se souvient-il, une leçon qu’il dit avoir appliquée à sa carrière politique.
En 1995, lui et sa femme se sont installés dans le village agricole de Saint-Paulien, en Haute-Loire. « Je me suis marié avec l’agriculture et la région », dit-il.
M. Duplomb est entré en politique par le biais du syndicat des jeunes agriculteurs, étroitement lié à la FNSEA, et a dirigé sa section régionale de 2000 à 2007. Trois ans plus tard, il est devenu maire du village.
À partir de là, son ascension a été tout sauf linéaire. Il a terminé troisième lors de la course à un siège à l’Assemblée nationale en 2007 et s’est retiré en 2012. « J’ai attendu mon heure », dit-il. En 2017, il a été élu sénateur de la Haute-Loire sous la bannière du centre-droit Les Républicains, obtenant un second mandat en 2023.
Une personnalité fougueuse
Au Sénat, certains considèrent M. Duplomb comme colérique.
Céline Imart, députée européenne et collègue agricultrice, trouve des mots plus doux pour le décrire, le qualifiant de « sincère ». Elle se souvient l’avoir rencontré à Jeunes Agriculteurs comme un homme « franc, pragmatique et très drôle », qui ne se laisse pas marcher sur les pieds.
Elle se souvient avoir organisé un événement politique à Gaillac, dans le sud de la France, en août dernier, où des groupes environnementaux ont protesté contre sa présence. Duplomb y a tout de même participé.
D’autres sont moins élogieux. L’un de ses principaux adversaires à l’Assemblée nationale, le député vert et agriculteur biologique Benoît Biteau, se heurte fréquemment à Duplomb dans les commissions parlementaires mixtes convoquées pour régler les différends entre les deux chambres. S’adressant à Euractiv, M. Biteau a déclaré que M. Duplomb « refuse désormais de débattre » avec lui, accusant le sénateur de poursuivre « une logique corporatiste qui s’effondre sous le poids de l’examen scientifique ».
Le député vert décrit également M. Duplomb comme « un opportuniste et un réactionnaire » qui ne représente que les agriculteurs dépendants des pesticides.
La crainte de prendre du retard sur l’Europe
M. Duplomb se considère comme le défenseur des intérêts des agriculteurs, qui sont autrement ignorés.
En 2018, il a mis en garde contre le déclin de l’excédent commercial agricole de la France et le risque de prendre du retard par rapport aux autres grandes puissances agricoles. En 2025, ses craintes se sont confirmées. « L’Espagne va nous dépasser. Et l’Italie aussi », déplore-t-il.
Bien que sa propre exploitation agricole se soit développée depuis qu’il en a pris la direction – elle s’étend désormais sur 180 hectares et compte 130 vaches –, il critique les lourdes sanctions imposées aux agriculteurs qui cherchent à se développer, qu’il attribue à la « mise en œuvre excessive » des réglementations européennes, en particulier celles relatives à l’environnement.
Sa première loi a assoupli les règles relatives à l’expansion des élevages et à la construction de réserves d’eau, mais il continue de militer pour l’autorisation de l’acétamipride, interdit en France en raison de ses propriétés toxiques. Il fait valoir que son utilisation autorisée dans d’autres pays de l’UE crée une concurrence déloyale pour les producteurs français de pommes, de betteraves et de noisettes.
Alors que les néonicotinoïdes sont généralement interdits dans toute l’UE, à l’exception de l’acétamipride, la France a décidé en 2018 d’interdire tous les néonicotinoïdes sans distinction entre les différents types en raison de leurs effets néfastes sur les insectes pollinisateurs. La mesure est entrée en vigueur en 2020.
Depuis, les producteurs de betteraves sucrières et de noisettes ont fait pression pour faire annuler l’interdiction de l’acétamipride, arguant qu’il est essentiel de lutter contre le virus de la jaunisse de la betterave causé par les insectes, et affirmant que cette mesure les place dans une situation de désavantage concurrentiel par rapport aux autres agriculteurs de l’UE.
Selon M. Duplomb, les producteurs de pommes polonais ont ainsi conquis des parts de marché en France, bénéficiant non seulement de coûts de main-d’œuvre moins élevés, mais aussi d’avantages techniques, notamment la poursuite de l’utilisation de l’acétamipride. Il s’inquiète désormais de la décision de la Belgique d’accorder une autorisation sans restriction pour cette substance pour les betteraves et les pommes de terre également.
Pour le député vert Biteau, l’argument de M. Duplomb sur la souveraineté alimentaire ne tient pas. L’agriculteur biologique note que des cultures comme les noisettes et les betteraves prospèrent sans insecticides, en s’appuyant sur la lutte naturelle contre les parasites, tout en obtenant des rendements élevés. « Le secteur des betteraves biologiques a produit 90 tonnes par hectare cette année », dit-il.
« Ce sont la perte de biodiversité et le changement climatique qui menacent la souveraineté alimentaire », ajoute-t-il.