Un retour de Donald Trump pourrait ébranler l’ordre économique mondial actuel

Un second mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche pourrait gravement fragmenter l’ordre économique mondial actuel, et potentiellement déclencher une guerre commerciale désastreuse entre les États-Unis et l’UE, avertissent plusieurs analystes.

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« Sous Donald Trump, nous risquons d’assister à une guerre commerciale et d’investissement sous stéroïdes », a expliqué à Euractiv Georg Riekeles, directeur associé du think tank belge European Policy Centre. [SHUTTERSTOCK/LEV RADIN]

Un second mandat de Donald Trump à la Maison-Blanche pourrait gravement fragmenter l’ordre économique mondial actuel, et potentiellement déclencher une guerre commerciale désastreuse entre les États-Unis et l’UE, avertissent plusieurs analystes qui se sont entretenus avec Euractiv.

Donald Trump mène actuellement une course électorale serrée avec la candidate démocrate et actuelle vice-présidente Kamala Harris. Au cours de sa campagne, il s’est engagé à introduire des droits de douane d’au moins 60 % sur les produits chinois et des droits de 10 % sur les importations en provenance du reste du monde en cas de réélection à la présidence des États-Unis en novembre.

Ces propositions font craindre un second mandat de Donald Trump encore plus protectionniste que le premier, au cours duquel il avait introduit des droits de douane sur toute une série de produits, dont les machines à laver, les panneaux solaires, l’aluminium et l’acier.

« Donald Trump défend des politiques radicales de “l’Amérique d’abord” [America First] et se soucie assez peu d’avoir un système économique transatlantique ouvert », a expliqué à Euractiv Georg Riekeles, directeur associé du think tank belge European Policy Centre.

« Sous Donald Trump, nous risquons d’assister à une guerre commerciale et d’investissement sous stéroïdes », a-t-il ajouté.

Georg Riekeles estime que la réélection de l’ancien président américain « entraînerait et propagerait d’énormes pertes en termes d’efficacité économique ».

« La transition écologique deviendra beaucoup plus coûteuse, les pressions inflationnistes pourraient reprendre de manière spectaculaire et le chômage augmentera à mesure que les pays s’enfonceront dans la spirale du protectionnisme », a-t-il affirmé.

Alicia García-Herrero, chargée de recherches au sein du think tank Bruegel, a indiqué que le choix de Donald Trump de désigner le sénateur de l’Ohio James David Vance comme vice-président suggère que sa position protectionniste est tout aussi forte, voire plus forte, que lorsqu’il était président de 2017 à 2021.

Fervent critique du libre-échange, James David Vance a souligné à plusieurs reprises la « nécessité de protéger les industries américaines » de la concurrence mondiale par le biais de « droits de douane étendus, en particulier sur les produits en provenance de Chine ».

« Si nous avions des doutes sur le fait que Donald Trump allait être […] différent, […] plus attrayant pour l’Europe, pour quelque raison que ce soit, je pense que maintenant nous savons ce qu’il en est », a confié Alicia García-Herrero à Euractiv.

Elle a ajouté que les dirigeants de l’UE tenteraient probablement de compenser l’éventuel isolationnisme américain en s’engageant dans une « démarche frénétique » pour forger des partenariats économiques et de recherche plus profonds avec d’autres « partenaires aux visions similaires », dont le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Corée du Sud et le Japon.

Georg Riekeles a quant à lui souligné que l’éventuelle réélection de Donald Trump amènerait la Chine à « rivaliser plus durement encore pour d’autres marchés et pour exercer une influence et un pouvoir dans le monde ».

« Ce sera une lutte pour tous les BRICS [Brésil, Russie, Inde, Chine]. Ce sera également une lutte pour les pays riches en ressources et pour les pays du Sud », a-t-il poursuivi. « Je pense que le monde pourrait se scinder beaucoup plus rapidement que nous ne le pensons. »

Risque de guerre commerciale « asymétrique » entre les États-Unis et l’UE

Les analystes ont souligné au moins deux façons dont les droits de douane proposés par Donald Trump pourraient avoir un impact direct sur l’économie européenne.

Tout d’abord, les droits de douane de 60 % sur les importations chinoises pourraient conduire à ce que de nombreux biens initialement destinés au marché américain soient réorientés et « déversés » en Europe, forçant ainsi l’Europe à adopter ses propres mesures protectionnistes.

« Je pense qu’une industrie après l’autre en Europe se tournera vers les capitales [des États membres] et Bruxelles, en disant : “Vous devez nous sauver — avec des subventions et une protection commerciale” », a expliqué le directeur associé du European Policy Centre.

De ce point de vue, la récente décision de la Commission européenne d’introduire des droits de douane sur les véhicules électriques fabriqués en Chine n’est qu’un aperçu de ce qui nous attend, a-t-il noté.

Sander Tordoir, économiste en chef au Centre for European Reform (CER), a déclaré que les droits de douane de 10 % imposés par Donald Trump sur les produits mondiaux affecteraient surtout l’Allemagne, première économie de l’Union européenne, déjà touchée par la diminution de la demande et la concurrence croissante de la Chine.

Selon lui, « des droits de douane de 10 %, ce n’est pas énorme, mais cela nuira certainement aux exportations allemandes, alors qu’elles sont déjà en difficulté ».

L’économiste signale qu’étant donné que les États-Unis ont récemment dépassé la Chine en tant que premier partenaire commercial de l’Allemagne, et que l’UE dans son ensemble enregistre actuellement un excédent commercial de plus de 150 milliards d’euros avec les États-Unis, les risques d’une guerre commerciale entre Bruxelles et Washington sont « asymétriques ».

Sander Tordoir a également noté que le protectionnisme américain ne ferait qu’aggraver les difficultés de l’Allemagne à trouver des marchés d’exportation pertinents, compte tenu de la tendance croissante de la Chine à entraver l’accès des entreprises étrangères à sa propre économie.

« Je serais très inquiet à ce sujet si je dirigeais la politique économique de Berlin, parce qu’il n’est vraiment pas évident de savoir où vendre les biens d’équipement allemands, si les deux plus grandes économies du monde ne fournissent plus ce type d’accès au marché », conclut-il.

Jouer sur le leadership des États-Unis en matière de sécurité

Certains analystes ont également fait remarquer que Donald Trump pourrait tenter d’utiliser le statut des États-Unis en tant que garant de la sécurité en Europe pour influencer la politique commerciale du continent.

Tobias Gehrke, chargé de mission principal au Conseil européen pour les relations étrangères (ECFR), a expliqué à Euractiv que Donald Trump pourrait être plus enclin à utiliser des « bâtons » plutôt que des « carottes » pour pousser les entreprises européennes à réduire leur dépendance à l’égard de Pékin.

« À l’heure actuelle, les États-Unis donnent beaucoup d’incitations aux entreprises pour qu’elles se comportent d’une certaine manière, en particulier en vertu de la loi sur la réduction de l’inflation », qui vise à détourner les entreprises de la Chine, a-t-il expliqué. La loi sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act, IRA) est une initiative américaine lancée en 2022 qui fournit plus de mille milliards de dollars en crédits d’impôt et en subventions pour encourager la production durable au niveau national.

Or, cette législation est « assez coûteuse ». « Je pense que l’on pourrait très bien imaginer qu’une administration républicaine puisse renverser la situation et dire simplement : “Vous aurez des restrictions d’accès au marché américain à moins que vous ne vous comportiez d’une certaine manière et que vous ne changiez votre chaîne d’approvisionnement” », a affirmé Tobias Gehrke.

Les politiques de Donald Trump pourraient également stimuler les efforts de la Chine pour « creuser un fossé » entre Bruxelles et Washington, en encourageant l’Europe à rechercher une plus grande coopération économique avec Pékin plutôt qu’avec Washington, a-t-il ajouté.

Toutefois, il a noté que la dépendance de l’UE à l’égard des États-Unis en matière de sécurité serait probablement trop forte pour que Pékin parvienne à éloigner l’Europe de l’orbite américaine.

« La dépendance à l’égard des garanties de sécurité et du soutien des États-Unis concernant l’Ukraine est tout simplement trop évidente pour tout le monde. Et le risque que cela soit mis en péril va, je pense, maintenir l’Europe économiquement alignée sur les États-Unis », a-t-il analysé.

Un découplage mondial inévitable ?

De nombreux experts ont également fait remarquer que la rivalité croissante entre les États-Unis et la Chine signifie que la politique économique et commerciale européenne subira probablement des changements majeurs, quel que soit le vainqueur de la présidentielle américaine.

« Nous devrons trouver d’autres moyens de faire les choses sans les États-Unis ou avec moins d’États-Unis », a expliqué Alicia García-Herrero de Bruegel, et ce  « même si [Kamala] Harris gagne les élections, car il est question de la Chine — et le reste du monde va payer le prix de l’éloignement des États-Unis du libre accès. »

Georg Riekeles, de l’EPC, a également souligné que la « direction générale que prendrait le monde » serait la même avec une administration Trump ou Harris — à savoir une plus grande fragmentation géopolitique et économique.

« Nous sommes aujourd’hui dans une ère différente. Il ne s’agit plus de marchés et de prix : il s’agit de sécurité et de la concurrence stratégique entre les États-Unis et la Chine. Et cela va conduire à un découplage mondial bien plus rapide que nous ne le pensons. »

[Édité par Anne-Sophie Gayet et Sarah N’tsia]