Europe : résister à l’étouffoir budgétaire
Gilles Savary est député PS de la 9e circonscription de la Gironde, membre de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire à l'Assemblée nationale. Il revient sur l’examen du budget 2015 de la France par la Commission européenne.
Gilles Savary est député PS de la 9e circonscription de la Gironde, membre de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire à l’Assemblée nationale. Il revient sur l’examen du budget 2015 de la France par la Commission européenne.
La construction européenne est le plus noble et le plus ambitieux projet politique de notre époque.
Nul autre dans le monde n’aura permis, en si peu de temps, à autant de Nations et de populations, d’accéder aux libertés démocratiques fondamentales et à de tels niveaux de vie.
Nul autre n’est aussi nécessaire à la protection et à la sécurité des Européens face à une mondialisation et à des menaces guerrières majeures que rien ne laissait présager à l’époque de ses pères fondateurs.
Pourtant, au-delà des discours bravaches sur le « sauvetage de l’euro » dans les années 2010 -2012, cette construction de la volonté politique d’une génération d’Européens reste mortelle.
- Elle est aujourd’hui menacée par la divergence de compétitivité économique qui s’est installée entre la France et l’Allemagne depuis une dizaine d’années. On ne peut reprocher à l’Allemagne d’avoir fait l’effort collectif d’adapter son économie et son industrie aux défis des nouveaux rapports de force mondiaux au point d’être sans doute la mieux préparée aujourd’hui, avec les pays scandinaves, pour les affronter. La France, par son impact macro-économique au sein de la zone euro, a la responsabilité imprescriptible de persévérer dans les réformes structurelles nécessaires à son redressement économique et social, et à un progressif rattrapage de l’Allemagne. À défaut l’euro serait menacé, et scellerait d’abord son propre déclin et celui de son niveau de vie. Elle a les moyens de ce redressement, elle en a le devoir vis-à-vis sa jeunesse, elle en a la responsabilité à l’égard des Européens.
- La seconde menace, plus immédiate, qui pèse sur l’Europe tient au risque de non-retour d’un décrochage populaire qui alimente désormais une ascension décomplexée des populismes nationalistes et europhobes. L’Europe a une expérience suffisamment tragique de telles périodes de marasme économique et social pour se permettre d’en négliger aujourd’hui les sombres augures. La « Raison d’Europe » qui a toujours animé la Commission européenne, contre les résistances de nos vieilles Nations et du Conseil européen à l’ouverture et à l’intégration, et qui a permis les progrès stupéfiants de la construction européenne, ne peut aujourd’hui ignorer le retour d’une ambiance politique continentale qui n’est pas dénuée de similitudes avec celle des années 30 ! La » Raison d’Europe « aujourd’hui commande à la Commission européenne de restaurer un lien politique et pédagogique étroit avec les peuples, pour faire contrepoids au plus petit dénominateur commun des égoïsmes nationaux qui prévaut au Conseil européen.
À quelques jours des recommandations de la Commission européenne sur les budgets nationaux, la France, convenons-en, marque le pas dans ses engagements d’ajustement, avec un déficit budgétaire qui se situera en 2015 à 4,4 %, et l’horizon des 3 % qu’elle ne cesse d’éluder depuis qu’il a été établi avec son consentement en 1992.
On peut comprendre que les États européens qui ont fait l’effort d’accéder à cette discipline, ou au contraire, ceux qui ont été tancés ou sanctionnés pour s’en être affranchis, ne soient pas particulièrement indulgents à notre égard.
Mais depuis 2011 pour être juste, ce ne sont pas les sacrifices, les réformes, et les efforts d’économies budgétaires, d’ailleurs très mal supportés par les irréductibles corporatismes et individualismes français, qui font défaut à l’ajustement budgétaire français, mais c’est la panne de croissance européenne qui en contrarie les effets attendus.
Cette « excuse » pourrait être considérée comme un nouvel atermoiement français, de parfaite mauvaise foi, si la situation pré-déflationniste européenne et les alarmes récurrentes du FMI sur la politique économique de la zone euro ne caractérisaient un mal européen que l’on ne peut réduire aux retards réformistes français.
Il fut un temps, en 2005 déjà, où dans le même contexte d’intense réformisme intérieur, le chancelier Schröder s’associait à l’immobilisme insouciant de Jacques Chirac, pour contraindre la Commission européenne à lui consentir l’oxygène d’un assouplissement de l’objectif de 3 % du pacte de stabilité.
Alors que la Banque centrale européenne a réagi à la perspective d’une déflation européenne, inédite depuis les années 30, en injectant massivement de la monnaie dans l’économie, il serait inconséquent d’en compromettre les effets par un étouffement des budgets et des « stabilisateurs automatiques » de tous les États membres simultanément.
En France, la nécessité d’économies publiques, qui fait l’objet de tardives et mystérieuses surenchères de la part de la droite, va bientôt toucher à l’os d’un État dont l’affaiblissement infini ne saurait être une perspective acceptable.
S’il y a certes d’autres sources d’économies, de réformes et d’ajustements encore disponibles, que la France et d’autres États membres doivent mobiliser, encore faut-il que l’Europe se départisse d’un dogmatisme budgétaire nominal, aveugle de toute considération de soutenabilité sociale, et potentiellement auto réalisateur d’un naufrage politique, désormais plausible, de la construction européenne.
Les circonstances exigent que la France porte une voix forte, auprès des peuples européens, pour que la nécessité incontestée des réformes ne fasse pas obstacle à un accompagnement pragmatique de l’heureuse et inédite conjonction d’une politique monétaire accommodante, d’une modération des prix de l’énergie, et de taux d’intérêt historiquement bas.
La France, qui a résolument et courageusement rompu avec des décennies de laxisme et de démagogie budgétaires, doit, à ce moment précis de l’histoire européenne, désinhiber sa parole européenne et prendre la responsabilité de s’adresser à tous les Européens sur les enjeux cruciaux, mais incertains, de leur destin commun. L’Histoire lui en sera comptable.
Les peuples ont espéré de l’Europe, mais ils ont également appris à désespérer de ses surenchères dogmatiques et de son indifférence à leurs sacrifices.
L’Europe doit se convaincre que le contexte des réformes est une condition de leur accomplissement, et qu’une relance coordonnée de l’économie européenne leur serait plus favorable qu’un garrottage budgétaire anachronique.
Il fut un temps où l’Allemagne n’était pas si regardante sur la règle des 3 %, quand ses intérêts étaient en cause. C’était l’époque précisément où elle a pu engager et réussir ses réformes dans le consentement plutôt que sous le fouet.
Aujourd’hui, c’est l’avenir politique de la construction européenne qui est en jeu, dans un monde où elle n’a jamais été aussi impérieusement nécessaire au bien-être et à la liberté de ses peuples.
Gilles Savary