L’UE doit continuer à s’impliquer dans la réforme de l’armée congolaise

Le 26 novembre 2014, le Parlement européen a remis le Prix Sakharov au Dr. Denis Mukwege, l’infatigable directeur de l’Hôpital Panzi où il soigne les femmes victimes de violence sexuelles à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC). Un prix qui, selon lui, n’est pas assez significatif.

Emmanuel Kabengele
Emmanuel Kabengele

Le 26 novembre 2014, le Parlement européen a remis le Prix Sakharov au Dr. Denis Mukwege, l’infatigable directeur de l’Hôpital Panzi où il soigne les femmes victimes de violence sexuelles à l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC). Un prix qui, selon lui, n’est pas assez significatif.

Le message lancé par le Dr Mukwege le 26 novembre 2014 lors de la remise du Prix à Strasbourg était clair : « ce Prix n’aura de signification pour les femmes victimes de violences sexuelles que si vous nous accompagnez sur le chemin de la paix, de la justice et de la démocratie ».

Denis Mukwege a raison. Pour mettre fin à la violence persistante à l’Est de la RDC , décerner un Prix ne suffit pas. L’Union Européenne (UE) doit faire plus. Tout d’abord, en continuant à s’investir dans ce qui, d’après le Dr Mukwege, est l’une des priorités absolues de la lutte contre la violence : l’achèvement de la réforme de l’armée congolaise (FARDC). Il est maintenant temps pour l’Europe de renouveler cet engagement. En effet, le 26 mars dernier, le Conseil de Sécurité a renouvelé pour un an le mandat de la Monusco, sa mission en RDC, mais a également décidé d’en réduire les effectifs militaires de 2000 hommes, soit 10% des casques bleus présents sur le sol congolais (Résolution 2211). Le Conseil de Sécurité a également indiqué son intention de rendre cette réduction d’effectifs permanente, dès que des progrès auront été faits dans la démocratisation, la stabilisation du pays et la réduction de la menace des groupes armés actifs à l’Est. Dans ce contexte, le rôle de l’UE dans le processus de soutien à la réforme de l’armée est devenu encore plus essentiel.

10 ans d’efforts, résultats limités

Sur le terrain, l’armée congolaise est souvent perçue par la population comme étant davantage une menace qu’une source de sécurité. Les 30 années de gouvernance autoritaire sous Mobutu, les guerres régionales depuis le génocide de 1994 au Rwanda et l’intégration en son sein de multiples groupes rebelles, ont profondément fragilisé sa capacité à protéger les civils. De graves violations des droits humains, y compris des nombreux cas de violences faites aux femmes, sont régulièrement commises par des membres de l’armée et restent largement impunis. Faute des salaires suffisants et régulièrement payés, un grand nombre de militaires est illégalement impliqué dans la taxation de la population et diverses activités commerciales, notamment autour de l’exploitation des ressources naturelles.

Pourtant, l’Union européenne (UE) et ses États membres ont déjà investis beaucoup d’efforts dans le soutien à la Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS) en RDC. Depuis 2005, l’UE déploie deux missions de soutien à la réforme de l’armée (EUSEC) et à la police (EUPOL), y dédiant des moyens importants au travers de ses instruments de coopération en matière de sécurité et de développement. De son côté, la MONUSCO, la plus importante mission de maintien de paix au monde et présente en RDC depuis 1999, dispose depuis plusieurs années d’un mandat de soutien à la RSS. Plusieurs pays membres de l’UE, notamment la Belgique et la France, mettent en œuvre des programmes de coopération militaire bilatérale avec la RDC.

Cet engagement de la communauté internationale a produit des résultats. Certes limités, ceux-ci constituent une base de travail sur laquelle l’UE doit capitaliser pour renforcer la dynamique de la réforme : un premier cadre légal est en place, le nombre des militaires qui font partie de l’armée est connu et le paiement des salaires s’est amélioré. Les bataillons formés par la Belgique ont contribué à la défaite du M23, le groupe rebelle qui avait occupé la ville de Goma en novembre 2012. La MONUSCO améliore progressivement la coordination entre les différents partenaires internationaux engagés dans la RSS coordination qui faisait encore largement défaut jusqu’il y a peu.

Au lieu de se retirer, il faut une nouvelle approche

Mais cette base posée pour la RSS en RDC sera rapidement vidée de sa substance si l’UE et la MONUSCO diminuent leur engagement en la matière. Car les avancés restent fragiles, et ce en raison (1) d’un manque d’appropriation (ownership) du régime de Kinshasa quant aux objectifs de la réforme et (2) d’un manque de volonté à la mettre en œuvre. En se retirant précipitamment de la RSS, l’UE et l’ONU risquent de gaspiller l’argent et les efforts qu’elles ont investis ces dix dernières années en RDC.

Le Conseil de l’UE déclarait en juillet 2014 que « La réforme du secteur de la sécurité, et en particulier de l’armée, reste de la plus haute importance et devrait permettre de conserver les acquis des missions PSDC EUSEC et EUPOL »[1]. Face à l’importance des enjeux, l’une des principales questions qui se posent aujourd’hui est de savoir si Frederica Mogerhini, en tant que nouvelle responsable de la diplomatie européenne, aura la volonté de faire assumer à l’UE son rôle et sa responsabilité face en la matière. L’ancienne Haute Représentante de l’UE, Catherine Ashton, n’avait montré au cours de la précédente législature que peu d’intérêt pour l’Afrique. L’entrée en fonction de Federica Mogerhini doit permettre l’adoption d’une nouvelle approche et donner un nouvel élan à l’investissement des européens dans la RSS en RDC. Le Réseau Européen pour l’Afrique centrale (EurAc), le Réseau pour la Réforme du Secteur de Sécurité et de Justice (RRSSJ) et leurs organisations membres l’encouragent vivement à le faire, dès à présent, et lui soumettent trois propositions en ces sens pour faire mieux :

  • Federica Mogherini doit se rendre en RDC , notamment pour relancer un dialogue de haut niveau entre l’UE et les autorités congolaises sur la RSS, quasiment inexistant à aujourd’hui.

  • A New York, l’UE et ses états membres doivent être clairs : la seule voie de sortie apaisée pour les troupes de la MONUSCO est l’instauration d’une armée, d’une police et d’une justice congolaises capables de jouer leur rôle et de répondre aux besoins de leurs citoyens. Ceci nécessite un renforcement du rôle de la MONUSCO en matière de RSS, couplé à une stratégie de sortie graduelle et progressive de la MONUSCO basée sur des marqueurs de progrès concrètes (benchmarks) qui évalueront dans le temps la capacité des autorités congolaises à assumer leurs responsabilités en matière de sécurité et de protection des civils.
  • A Bruxelles, Federica Mogherini doit conditionner le retrait de la mission EUSEC à (1) un transfert complet et effectif de ses compétences en matière d’expertise et stratégie militaire vers d’autres instances capables d’en faire le suivi, ainsi qu’ (2)au renforcement de la gouvernance démocratique des FARDC, qui passe elle-même par un contrôle parlementaire, une société civile dynamique et des médias critiques suivant de près la réforme des FARDC.

[1] Conseil de l’UE, Communiqué de presse, 3330e session du Conseil Affaires étrangères Bruxelles, 22 juillet 2014, p.18