L’Afrique parle d’une seule voix, mais l’UE l’écoute-t-elle ?

L’Europe pense en faire suffisamment pour garantir un nouveau « partenariat stratégique » avec l’Afrique, mais sa stratégie actuelle vis-à-vis de la pandémie pourrait compromettre les discussions de la semaine prochaine.

Euractiv France
35th Ordinary Session of the African Union
Les dirigeants européens et africains s’apprêtent à se rencontrer à Bruxelles et les enjeux sont considérables. [ STRINGER/EPA]

Emily Wigens est directrice de l’UE  à The ONE Campaign, Friederike Röder est vice-présidente à Global Citizen et Eloise Todd est la co-fondatrice de Pandemic Action Network.

L’Europe pense en faire suffisamment pour garantir un nouveau « partenariat stratégique » avec l’Afrique, mais sa stratégie actuelle vis-à-vis de la pandémie pourrait compromettre les discussions de la semaine prochaine.

Les dirigeants européens et africains s’apprêtent à se rencontrer à Bruxelles et les enjeux sont considérables. Dans un contexte de propagation continue de la Covid-19 à travers le monde et sur fond de révisions à la baisse de la croissance, l’Europe entend établir un partenariat avec l’Afrique capable de faire avancer les efforts pour relever certains des défis les plus urgents (et les plus coûteux) auxquels le monde est confronté.

Les Européens sont de plus en plus confrontés à des menaces mondiales auxquelles leurs gouvernements ne peuvent pas faire face seuls : le changement climatique a déclenché des inondations dévastatrices en Allemagne et en Belgique cet été, tandis que la propagation rapide de nouveaux variants fait planer la menace de nouvelles restrictions sur les citoyens.

Si la pandémie de Covid-19 constitue un test décisif quant à l’efficacité avec laquelle le monde peut se rassembler et agir sur la base de l’intérêt mutuel, les perspectives ne sont pas rassurantes. Les dirigeants de l’UE ont été accusés de mettre en place des interdictions de voyage discriminatoires à l’encontre des pays d’Afrique australe après la découverte d’Omicron par des scientifiques sud-africains. L’année dernière, il a été révélé que, malgré des taux de vaccination élevés en Europe, l’UE a continué à acheter plus de vaccins qu’elle n’en avait besoin, ce qui a conduit à cette terrible ironie : les vaccins Johnson & Johnson produits en Afrique du Sud étaient exportés vers l’Europe tandis que les gouvernements africains devaient attendre.

Dans un environnement mondial incroyablement compétitif et complexe, un nouveau partenariat pourrait montrer au reste du monde que l’action multilatérale est encore possible. L’UE doit saisir cette occasion pour prouver à l’Afrique que la coopération et la solidarité ne sont pas condamnées. De nouveaux financements importants et de nouvelles idées seront nécessaires pour faire de l’Europe un partenaire sérieux et crédible. Le recyclage des promesses du passé ne suffira pas.

Les budgets européens d’aide au développement, sous-financés et excessivement sollicités, sont insuffisants. Les dirigeants européens doivent faire preuve de créativité pour trouver de nouvelles sources de revenus pouvant constituer la base d’un programme d’investissement sérieux. La réorientation des droits de tirage spéciaux (DTS) – un actif de réserve peu connu du FMI – pourrait en être la clé. Lors de la dernière allocation de DTS, les États membres de l’UE ont reçu l’équivalent de 171 milliards de dollars, alors qu’ils avaient déjà mis en place des plans de relance historiques pour soutenir leurs économies. En revanche, les gouvernements africains n’ont reçu que 33 milliards de dollars de DTS.

Pour se défendre, les pays riches expliquent qu’une des raisons pour lesquelles ils ont soutenu une nouvelle allocation de DTS était la volonté de s’assurer qu’aucun pays n’était laissé pour compte dans la reprise économique mondiale après la pandémie de coronavirus, et la nécessité de réorienter ces ressources vers les pays où les besoins étaient les plus importants. En mai 2021, le président Macron a accueilli le Sommet sur le financement des économies africaines (SFEA), où l’idée de redistribuer au moins 100 milliards de DTS à l’Afrique a été émise par les dirigeants des deux continents, dans le cadre d’un « New Deal ». Le président Sall du Sénégal, qui vient de prendre la présidence de l’Union africaine, a réitéré cette demande lors du sommet de l’Union africaine (UA) le week-end dernier.

Néanmoins, depuis lors, l’Europe a tardé à passer des promesses aux actes. Seule une poignée de pays a honoré cet engagement – la France, l’Italie et l’Espagne se sont engagées à verser 20 % de leurs nouveaux DTS, et la Belgique et les Pays-Bas ont également redistribué de plus petits montants. Lors du sommet, l’Équipe Europe (Team Europe) doit combler l’écart par rapport à l’objectif de 100 milliards de dollars en promettant 45 milliards de dollars supplémentaires provenant de leurs allocations.

Il n’y a aucune raison de retarder le partage des DTS – ce sont des ressources que les gouvernements des pays riches utilisent rarement. Lors de l’allocation de 2009, une vingtaine de pays en développement avaient utilisé la quasi-totalité de ces nouvelles ressources en l’espace d’un an pour faire face aux retombées de la crise financière mondiale, tandis que les pays riches y avaient à peine touché. Il s’agit d’une opportunité qui ne se présente qu’une fois par génération et le plus important : L’Europe peut se le permettre.

L’équité vaccinale aurait dû être la meilleure opportunité d’investissement du siècle. Le coût mondial d’une distribution inégale des vaccins se chiffrera en billions de dollars – et en millions de vies -, mais, à ce jour, les dirigeants n’ont pas fait preuve de la volonté politique nécessaire pour trouver les quelques milliards nécessaires pour vaincre le virus.

En octobre, la présidence italienne du G20 a rallié les dirigeants derrière l’objectif mondial de vacciner 40 % de la population mondiale d’ici la fin de l’année. Seuls sept pays africains ont atteint cet objectif. Dans l’état actuel des choses, il faudrait au Burundi attendre 2132 pour atteindre cet objectif, sans parler de l’objectif mondial supplémentaire consistant à vacciner 70 % de la population dans tous les pays d’ici à la mi-2022. Dans le même temps, beaucoup de pays européens affichent des taux de vaccination élevés, atteignant jusqu’à 80 % de la population entièrement vaccinée dans certains États membres.

Les efforts de l’Équipe Europe pour remédier à cette inégalité ont été, au mieux, modestes. Le président Ramaphosa a critiqué la réponse des pays riches : « Ils ne font que nous donner les miettes ». L’UE doit faire à l’Afrique une offre sérieuse qui permette à la fois d’accroître rapidement la quantité de vaccins et de traitements contre la Covid-19 disponibles et d’atteindre les objectifs sanitaires à long terme du continent. Depuis l’échange de créneaux de livraison pour garantir que les gouvernements africains reçoivent les prochains lots de vaccins directement de la chaîne de livraison, jusqu’à l’augmentation des investissements dans les infrastructures d’approvisionnement et de livraison, en passant par le soutien de la fabrication locale en appuyant l’appel de l’Afrique à une renonciation à la propriété intellectuelle et au partage de la technologie, tout doit être sur la table.

Pour renforcer la confiance entre les deux continents, l’Équipe Europe devra se présenter au Sommet avec des engagements qui démontrent qu’elle est prête à tenir les promesses existantes et à prendre de nouveaux engagements qui correspondent aux priorités de l’Afrique.  Un nouveau partenariat permettrait de mettre fin à la pandémie plus rapidement pour tout le monde, de mener des actions plus nombreuses et mieux coordonnées sur des questions telles que le changement climatique, et d’exercer une plus grande influence sur les priorités communes au niveau mondial. La solidarité et la coopération sont non seulement la bonne chose à faire, mais aussi la seule façon de sortir de cette crise et de traverser la prochaine.