Relancer l’investissement productif dans l’Union, oui, mais comment ?

La Banque centrale européenne est attendue au tournant dans le cadre du financement du plan  d'investissement de 300 millirads d'euros promis par Jean-Claude Juncker , président de la nouvelle Commission européenne. Protégeant jalousement son AAA, l'institution n'a pas de marges de manoeuvre illimitées, selon Guillaume Debregeot.  

(Credit: [Guillaume Debregeot])
(Credit: [Guillaume Debregeot])

La Banque centrale européenne est attendue au tournant dans le cadre du financement du plan  d’investissement de 300 millirads d’euros promis par Jean-Claude Juncker , président de la nouvelle Commission européenne. Protégeant jalousement son AAA, l’institution n’a pas de marges de manoeuvre illimitées, selon Guillaume Debregeot.  

Guillaume Debregeot est consultant indépendant spécialisé dans les opérations de cession et fusion-acquisition d’entreprises.

La locomotive de l’Europe s’essouffle. L’Allemagne a revu ses chiffres de croissance à la baisse pour 2014 et 2015. Si l’on voulait filer la métaphore, on dirait que le pays d’Angela Merkel manque de combustible, c’est-à-dire d’investissements productifs. Nos voisins d’outre-Rhin ne sont pas les seuls concernés. L’ensemble de la zone euro est à l’avenant, en panne sèche. La bonne nouvelle, c’est qu’elle semble enfin en prendre la mesure. Tout le monde ou presque s’accorde à dire qu’on ne relancera pas la machine sans investir. Reste à se mettre d’accord sur les moyens d’y parvenir.

La BEI aux avant-postes 

En juin 2014, celui qui allait devenir le prochain président de la Commission européenne faisait une annonce-choc. Jean-Claude Juncker promettait en effet le déblocage de 300 milliards d’euros dans les trois ans. But de la manœuvre : relancer l’investissement, et donc la croissance, au sein d’une Union européenne où l’orthodoxie budgétaire incitait jusqu’à présent à se serrer la ceinture.

Problème, 300 milliards, ça ne se trouve pas d’un coup de baguette magique. Une lapalissade qu’il ne sert à rien de formuler à Juncker, il est au courant. Au courant et confronté à une contrainte de taille : hors de question de financer cette somme par de la dette publique. L’Allemagne, par la voix de son ministre des Finances Wolfgang Schäuble, le rappelait encore dernièrement : « Nous ne voulons pas de croissance à crédit ». Voilà qui a le mérite d’être clair.

Tous les yeux se tournent donc vers la Banque européenne d’Investissement (BEI). Présidé depuis 2011 par l’Allemand Werner Hoyer, l’établissement fonctionne déjà à plein régime. Chaque année, la BEI injecte 75 milliards dans l’économie européenne et lève 60 milliards sur les marchés. Volontaire, Hoyer n’est pas pour autant suicidaire. Il se souvient que Philippe Maystadt, son prédécesseur, s’était fait écarter pour avoir explosé le plafond des engagements de la banque publique, le portant à 79 milliards d’euros en 2009. Trop dangereux, la BEI risquait son triple A, condition sine qua non lui permettant de lever 70 milliards par an à moins de 3 %.

Que le triple A de la BEI ne soit pas purement cosmétique, Hoyer ne l’ignore pas : « Cette banque est totalement dépendante de la coopération des marchés financiers. Notre triple A, ce n’est pas pour la gloire, c’est essentiel. Nous n’avons aucune intention d’affaiblir notre position sur les marchés ». Manière de réaffirmer une bonne fois pour toutes que non, son établissement n’augmentera pas encore et encore ses capacités jusqu’à la rupture. 

De prime abord, le problème semble insoluble. Satisfaire au plan Juncker tout en ne creusant pas davantage la dette publique, c’est-à-dire sans augmenter le volume d’affaires de la BEI, relève de l’hérésie algébrique. L’équation est boiteuse. En apparence seulement. L’idée est ici moins de gonfler les fonds que de redéployer ceux existants, de façon à inciter le secteur privé à investir, en comptant notamment sur le triple A de la BEI, attractif et sécurisant pour les co-investisseurs. 

Plusieurs mécanismes sont à l’étude pour permettre de faire jouer au maximum l’effet de levier de la BEI, sans injecter de sommes supplémentaires. L’un d’eux consisterait à mettre sur pied un fonds européen d’investissement, chapeauté par la BEI, et ayant vocation à épauler les secteurs où l’effet sur la compétitivité sera le plus notable. Reste que, de l’aveu même de son président, la BEI « ne peut pas résoudre tous les problèmes de l’Europe ». Même si elle parvient à atteindre l’objectif de Jean-Claude Juncker. Économiste au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), Natacha Valla estime que « 300 milliards c’est assez peu pour relancer l’activité. Il faudrait au moins 1000 milliards d’euros pour que cela soit efficace ». 

Lendopolis, EnterNext… la désintermédiation bancaire à la rescousse

On le voit, si la Banque européenne d’investissement a un rôle de premier ordre à tenir, on aurait tort de l’envisager comme un Deus ex machina par qui le salut arrivera. Elle ne parviendra pas, à elle seule, à enrayer la baisse moyenne de 17 % des investissements productifs dans la zone euro entre 2007 et 2013. Un constat qui touche particulièrement les PME et ETI, représentant 99 % des entreprises européennes, mais connaissant des difficultés accrues de financement. En 2013, un tiers seulement de ces entreprises ont eu accès aux fonds dont elles avaient besoin.

PME et ETI ont beau faire partie de ses priorités, puisqu’elle en finance 230.000 à travers l’Europe, pour 2,8 millions d’emplois au total, la BEI ne peut pas tout. C’est d’autant plus vrai que, publique ou non, elle reste une banque, difficile d’accès pour un certain nombre de structures.

Pour remédier à cette insuffisance, plusieurs alternatives se mettent peu à peu en place, s’articulant autour du principe de « désintermédiation bancaire », c’est à dire de l’idée qu’il n’est pas nécessaire d’aller frapper à la porte des banques pour financer sa PME.

Lendopolis, petite sœur de KissKissBankBank destinée aux TPE et PME, vient ainsi de voir le jour. La plateforme repose sur le même principe que son ainée : les entreprises peuvent soumettre « un projet de développement » aux internautes, pour une période de 35 jours, avec pour objectif de récolter de 10.000 à 1 million d’euros. Seule condition pour inscrire sa PME, qu’elle ait les reins solides. Vincent Ricordeau, cofondateur de KissKissBankBank à l’origine du projet, explique ainsi que Lendopolis n’a pas pour intention de « se transformer en réceptacle de PME qui sont au fond du trou ».

EnterNext, filiale d’Euronext, principal opérateur boursier de la zone euro, a également été créée dans ce sens à l’initiative de Dominique Cerutti, directeur général du groupe. Sa première année d’existence, EnterNext a levé 9 milliards d’euros pour le financement de PME et ETI ayant un capital compris entre 5 et 920 millions d’euros, pour une levée moyenne de 48 millions d’euros. Et la tendance est en pleine expansion. Selon Dominique Cerutti, « cet attrait pour la Bourse va permettre de rééquilibrer financement bancaire et financement par les marchés. C’est un mouvement incontestable. »

Reste désormais à communiquer sur ces solutions de financement, bancaire ou autre, pour faire en sorte de les « connecter » avec leur public. Un public encore trop souvent persuadé que l’intermédiation via banques privées est la seule solution, et ayant tendance à baisser les bras une fois ses demandes de financement refusées par ces établissements.