« En Europe, le choix des voisins pèse peu dans les scénarios énergétiques nationaux »
La France ne pourra ignorer les choix énergétiques allemands en déterminant ses objectifs nationaux. Mais, dans l’UE, la politique du chacun pour soi prédomine, selon le directeur du centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières de l’Université Paris Dauphine.
La France ne pourra ignorer les choix énergétiques allemands en déterminant ses objectifs nationaux. Mais, dans l’UE, la politique du chacun pour soi prédomine, selon le directeur du centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières de l’Université Paris Dauphine.
Les pays de l’UE ont inscrit dans le marbre des traités qu’ils étaient libres de choisir les énergies qu’ils produisent. Pourtant, à Bruxelles, ils débattent de la transition énergétique, du développement des renouvelables, se fixent des objectifs… C’est paradoxal ?
Ma perception est que, dans le monde monétaire et dans monde énergétique, les problèmes sont «jumeaux ». La zone euro a été construite sur l’idée d’une politique monétaire commune sous réserve du respect des grands ratios inclus dans le pacte de stabilité.
En matière énergétique, la situation est proche : l’UE s’est donnée des contraintes communes à 2020 qui relèvent également d’une convergence via les « grands objectifs ».
Mais dans le monde en crise des années 2010, la question est de savoir si ce mode de gouvernance, sans plus de concessions de souveraineté, est efficace et soutenable à terme. Tout comme en matière monétaire, le problème me semble posé dans le champ énergétique et climatique.
Quelle sera, selon vous, la place accordée au contexte européen dans le débat qui se prépare sur la transition énergétique?
A la suite des conclusions de la commission « Energie 2050 » (pilotée par Jacques Percebois et Claude Mandil) et à la demande de la direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), j’ai rédigé un rapport sur la façon dont les stratégies de transition sont mises en place chez les voisins européens de la France.
J’ai été frappé de constater que, aussi bien en Allemagne, au Royaume-Uni, en Belgique qu’aux Pays-Bas, les choix des voisins en termes de mix pèsent peu, voire pas, dans la construction des scénarios nationaux à long terme, même si la question des interconnexions est prise en compte.
Les voisins sont plutôt observés dans une logique de « benchmark » (quelles sont leurs bonnes pratiques ?), mais assez peu dans le souci de déterminer le degré de cohérence de choix nationaux pourtant interdépendants.
On peut espérer que ce ne sera pas le cas pour le débat qui s’ouvre en France, notamment parce qu’un recul conjoint des parcs nucléaires, de part et d’autre du Rhin, suppose d’anticiper la montée des renouvelables intermittents.
La période de froid de février 2012 est une alerte utile sur les tensions à venir durant cette décennie, tensions que souligne le tout récent rapport du RTE.
Quand Angela Merkel a décidé en 2010, après la catastrophe de Fukushima, d’arrêter totalement la production d’électricité d’origine nucléaire d’ici 2022, le manque de concertation a fait grincer des dents en France. Un comité a d’ailleurs été créé entre les deux pays pour éviter ce type de problème. Mais il n’y pas eu de suites….
Dans mon laboratoire à Dauphine, nous avons travaillé en coopération avec une équipe de chercheurs allemands pour faire une analyse « clinique » de cet épisode, en interrogeant des responsables des deux États pour évaluer le niveau de dialogue au moment de la décision.
Il se confirme à la fois que Paris a découvert ce choix après son annonce … mais que le souci d’autonomie décisionnelle des Français en matière énergétique (et notre tradition) limite la capacité à formuler des critiques.
On peut certes considérer que, avec le bon dimensionnement des interconnexions et un fonctionnement efficace des mécanismes de marché, la coopération sur les décisions relevant du mix n’est pas requise.
Mais on peut aussi douter que, dans le contexte européen de cette décennie, ce mode de fonctionnement soit le plus efficace dans l’usage des financements publics et privés et qu’il permette de conférer aux Européens un leadership technologique.
Notamment dans un contexte où d’autres États, comme la Chine, sont clairement dans une démarche de politique industrielle décomplexée… Comme le suggère le champ de bataille des panneaux photovoltaïques.
Le débat sur la transition énergétique doit éclairer la méthode retenue par la France dans de nombreux domaines et notamment les renouvelables. Quelles sont les difficultés?
Il convient tout d’abord de souligner la portée du débat qui s’ouvre : mix-énergétique et place du nucléaire certes, mais également efficacité énergétique, niveau et formation des prix des énergies, …
Comparativement au Grenelle, ce débat s’inscrira dans une « réalité » durable : j’entends par là que les décisions du Grenelle s’étaient heurtées au violent et durable retournement de la conjoncture macro-économique, expliquant le bilan mitigé et les déceptions.
Dans le cas présent, cette déprime économique est d’emblée la toile de fond du débat. On ne peut que regretter cet état de l’Europe, mais c’est un fait pour chacun.
La transition devra donc combiner des innovations dans les dispositifs techniques mais, avec au moins autant d’imagination, dans les dispositifs de financement et d’incitation. La boîte à outils britannique peut d’ailleurs être une source d’inspirations.
Le projet devra prendre en compte la soutenabilité sociale de la trajectoire retenue (son impact sur la précarité énergétique) et ses effets en termes de compétitivité industrielle et de croissance. Est-ce qu’un surcroît « d’inventivité collective» peut pallier la rareté des ressources publiques pour accompagner cette transition ? Belle question et beau défi…
Les objectifs de l’UE pour 2030 vont être discutés dans les années à venir et la Commission a présenté des orientations pour des scénarios énergétiques à 2050. Quelle sera, selon vous, la teneur des discussions sur ces échéances en France?
Dans les mois à venir, rester en phase avec notre plan pour atteindre les objectifs contraignants de l’UE pour 2020 sera sans doute beaucoup plus structurant que les débats sur la stratégie à l’horizon 2050.
Et, dès lors qu’un horizon à 2050 est défini, il faudra savoir si l’on détermine des objectifs intermédiaires et de quelle nature à 2030. Cette échéance a vocation à devenir le nouvel horizon de travail, en particulier parce que des projections technologiques à cette échéance restent plausibles.
Même si le portefeuille des technologies — CCS, stockage, … — est indéterminé, la vision européenne à 2050 est néanmoins essentielle et pas simplement pour des raisons symboliques. Il est fondamental de garder à l’esprit en 2012 que la trajectoire doit conduire vers des mix électriques presque totalement décarbonés en 2050 ou vers une division par 2, au moins, des émissions dans les transports ou l’agriculture.
Ce sujet est déjà sur la table des Européens, mais l’Allemagne veut des objectifs sur les renouvelables quand la France envisage plutôt de limiter les émissions de CO2….
Doit-on, en 2030, procéder comme pour 2020 en termes de méthode, en plaçant « uniquement » la barre plus haut ? ll est clair que se donner ou non des obligations sur les renouvelables constitue un gros enjeu industriel.
Le débat ne sera pas suffisamment avancé à Bruxelles au moment des discussions en France. Mais, quelles que soient les arrière-pensées des uns et des autres, je doute que la méthode 2020 soit adaptée pour 2030.
Cela reviendrait à acter la reconduction dans le temps de la « gouvernance » via les grands objectifs et, comme évoqué précédemment, je doute que cette méthode soit adaptée aux turbulences que traversent les Européens et à l’acuité de la concurrence internationale.
La question du prix de l’énergie doit-elle, selon vous, être centrale dans les débats sur la transition énergétique?
Elle envahit déjà les esprits. La rentrée a été marquée par le « ballet » autour du prix de l’essence, cristallisant les inquiétudes … tout en révélant la limite des marges de manœuvre.
Le débat ouvert sur les tarifs progressifs est plus fondamental que les crispations autour du prix à la pompe. La mise en œuvre ne sera pas simple mais (en laissant de côté les difficultés techniques) cette orientation conduit à une didactique collective sur l’efficacité dans les usages et la sobriété. Sous réserve que Bruxelles valide leur compatibilité avec les mécanismes concurrentiels, évidemment.
Pour l’électricité cependant, la notion de progressivité n’est sans doute qu’une étape. La capacité à évoluer à bien plus long terme vers des prix dynamiques pour gérer les pics et l’intermittence de façon réactive est un autre enjeu, qui renvoie aux perspectives des smart grids (réseaux intelligents, ndlr). Quoi qu’il en soit, la formation des prix est un grand chantier, fondamental.
La table ronde sur la transition énergétique place le renforcement des économies d’énergie au cœur des thèmes à aborder. Mais, là encore, la question du prix est centrale en pleine crise économique…
Un bonus-malus, même combiné à des tarifs sociaux étendus, ne résout pas la question de la précarité énergétique. Fondamentalement, l’éradication de ce problème passe par des gains en efficacité.
Or, par foyer, la somme à débourser est évaluée entre 10 000 et 30 000 euros… Il y a un problème de financement pour traiter cette question de façon massive.
Là encore, la réflexion britannique sur la précarité énergétique et les innovations dans le financement des gains en efficacité – en particulier le partage de la charge d’investissement et des bénéfices entre locataires et propriétaires – est utile.