« Il faut inventer de nouveaux instruments de régulation agricole »
Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’ancien ministre socialiste de l’Agriculture plaide pour une réforme de la politique agricole commune comprenant notamment une nouvelle forme de subventions pour les agriculteurs.
Dans un entretien accordé à EURACTIV.fr, l’ancien ministre socialiste de l’Agriculture plaide pour une réforme de la politique agricole commune comprenant notamment une nouvelle forme de subventions pour les agriculteurs.
Dans un livre récemment publié*, vous estimez que depuis 1969, date à laquelle l’Europe a perdu une occasion décisive de réformer la politique agricole commune, les Européens ont toujours été soumis à des contraintes extérieures. Cette fois-ci, ont-ils les mains libres pour bâtir une nouvelle PAC ?
Oui. D’abord, en ce moment, l’OMC nous laisse tranquille. Il n’y a pas non plus de pression budgétaire : le budget de la PAC se porte bien. On a même connu des années durant lesquelles nous n’avons pas dépensé toutes les sommes allouées au budget.
Les Européens ont une occasion rare de modifier leur politique, ou de la transformer comme bon leur semble, ne se laissant dicter leur conduite par personne d’autre.
Dans le passé, nous avons été soumis à de nombreuses contraintes : la surproduction, le coût très élevé des stocks, qui sont devenus ingérables, et la mise en cause de notre système de production par les grands pays exportateurs qui n’arrivaient pas à pénétrer sur le marché européen.
Il y a quand même une pression budgétaire importante…
Oui, mais elle s’applique à tout le monde, et pas seulement à l’agriculture.
Le commissaire à l’Agriculture Dacian Ciolos et les dirigeants européens sauront-ils occuper cette fenêtre de tir ?
Il est trop tôt pour le dire. Mais le rapport qui a été présenté par la Commission est une bonne base. La première partie de ce document prend beaucoup de position courageuses. La Commission affirme notamment que l’agriculture est faite pour nourrir, que les aides sont nécessaires, qu’il faut installer des jeunes, et qu’il y a un problème de revenu des agriculteurs. Ce discours est vraiment nouveau par rapport à ce que l’on entendait précédemment. Il faut en tenir compte.
En revanche, le document est faible pour tout ce qui concerne la régulation. J’y vois deux raisons. D’une part, il ne peut pas y avoir de régulation agricole sans qu’elle soit mondiale. D’autre part, les dirigeants européens, et sans doute le commissaire, sont terrorisés à l’idée de revenir à l’intervention publique. Face à ces deux difficultés, ils ne disent pas grand chose.
Comment faire ?
Il faut inventer de nouveaux instruments de régulation. Et se poser calmement la question de stocks publics sur les grands marchés. Si, en 2007, ils avaient existé, l’envolée des prix aurait été moindre.
Deuxièmement, il faut s’interroger sérieusement sur la manière de reconnecter les marchés à terme agricoles avec les quantités physiques. Ces marchés devraient être réservés aux opérateurs qui ont une relation réelle avec les quantités physiques : une coopérative, un transformateur, une entreprise d’alimentation du bétail,… Les fonds spéculatifs n’ont rien à y faire.
Pourtant, certains disent que ces opérateurs déconnectés des marchés physiques apportent de l’argent liquide…
Nous n’avons pas besoin d’eux pour avoir une quantité suffisante de liquide.
Dans votre livre, vous posez un regard assez dur sur le système de subventions aux agriculteurs, que vous assimilez à une forme de rente foncière. Comment doit-il évoluer ?
J’espère que le débat sur la réforme de la PAC nous apportera quelques satisfactions. Il faut aller clairement vers une aide au revenu, c’est-à-dire une aide plafonnée et flexible. Plafonnée, parce que c’est une aide à la famille de l’exploitant, et non pas au nombre d’hectares. Je ne suis pas choqué à l’idée que quelques grands propriétaires fonciers n’aient plus accès aux aides publiques.
Flexible, c’est-à-dire que l’année où les prix ont été très bons dans un secteur de production, il ne touche pas d’aides. On les met de côté pour pouvoir faire face aux années plus dures.
Cette aide aux revenus [accordée par l’État] est justifiée car les agriculteurs participent [grâce à leur activité] à la lutte pour un meilleur environnement. Cette aide serait calculée en fonction de différents paramètres, dont la production et la surface.
Quel regard posez-vous sur les annonces faites par Nicolas Sarkozy, dans le cadre de la présidence française du G20, pour la régulation des matières premières ?
Je les encourage vigoureusement, et je souhaiterais que tous les responsables politiques disent au président de la République : « Chiche ! »
Il faut essayer d’obtenir au moins des engagements de la part du G20 dans cette direction-là. C’est très important, et c’est la bonne instance pour discuter de ces questions.
*L’Europe gardera-t-elle ses paysans, Henri Nallet, éditions Jean-Jaurès, octobre 2010, 183 pages, 13 euros