INTERVIEW : La pêche dans l'Arctique, le seul sujet qui met d'accord les grandes puissances
La politique en matière de pêche dans l'Arctique constitue un exemple rare de consensus entre l'UE, les États-Unis, la Russie et la Chine
À l’heure où la coopération semble impossible dans d’autres domaines, l’UE, les États-Unis, la Russie et la Chine restent au moins unis sur la question de la politique de la pêche dans l’Arctique central. David Balton, ancien diplomate américain, a déclaré à Euractiv que cet accord revêt un caractère particulier.
Les quatre parties font partie de l’Accord sur la pêche dans l’océan Arctique central (CAOFA) depuis 2018, aux côtés du Canada, du Japon, de l’Islande, de la Norvège, de la Corée du Sud et du Danemark, agissant au nom des îles Féroé et du Groenland.
Cet accord est surtout connu pour interdire la pêche commerciale en haute mer dans la région jusqu’en 2037 au moins, le temps que les scientifiques étudient ces eaux.
Huit ans plus tard, et malgré des tensions géopolitiques accrues, les négociateurs parviennent toujours à se réunir régulièrement autour d’une même table. Les représentants des différents pays se sont rencontrés à Bruxelles en juin dernier.
Bien que les conclusions de la conférence n’aient pas encore été rendues publiques, Balton – l’un des principaux architectes du CAOFA – a déclaré que les parties restent déterminées à respecter l’accord. Il revient sur le chemin parcouru.
Ce qui suit est une transcription éditée.
Euractiv : Vous êtes l’architecte du CAOFA du côté américain. Comment s’est déroulée la période précédant la signature de l’accord en 2018 ?
Balton : Ce sont les États-Unis qui ont proposé les négociations dès le départ. Nous avions interdit la pêche commerciale dans notre partie de l’océan Arctique et nous craignions que des navires d’autres pays ne viennent pêcher juste au-delà de notre zone des 200 milles. Nous avons entamé des discussions préliminaires avec les quatre autres pays dont les zones de pêche entourent également cette région, puis avons convenu d’inviter d’autres pays disposant d’importantes flottes de pêche à se joindre aux négociations. Au final, les neuf pays ainsi que l’UE ont signé l’accord en 2018, et celui-ci est entré en vigueur en 2021.
Euractiv : Cet accord semble avoir remarquablement bien résisté à l’épreuve du temps. Les tensions géopolitiques l’ont-elles remis en cause ?
Balton : Cet accord fait presque figure d’exception à la règle générale. Il existe une confiance et une collaboration raisonnables entre les dix parties lorsqu’elles se réunissent. Mais dans d’autres contextes, les frictions entre les nations de l’Arctique sont nombreuses. Certaines découlent de la guerre en cours en Ukraine. Et l’administration américaine actuelle a provoqué d’autres types de frictions avec certains de ses alliés dans l’Arctique. Cela a rendu la collaboration dans l’Arctique plus difficile.
Euractiv : Qu’est-ce qui rend cet accord si particulier ?
Balton : C’est peut-être parce que cet accord sert les intérêts mutuels des dix parties, ou parce qu’il avance en marge de l’actualité politique. Peut-être est-ce parce qu’il est antérieur à la guerre en Ukraine et à l’arrivée du deuxième mandat de Trump, ce qui lui a permis de prendre de l’élan. Mais à vrai dire, je ne pense pas que quiconque connaisse vraiment la réponse à cette question.
Euractiv : Comment s’est déroulée la dernière conférence à Bruxelles ?
Balton : Les deux éléments principaux de l’accord sont en bonne voie. Premièrement, les parties ont reconnu le moratoire sur la pêche commerciale ; deuxièmement, elles ont progressé dans la mise en œuvre d’un programme scientifique conjoint.
Les règles qui permettraient aux navires commerciaux de mener des « pêches exploratoires » font encore l’objet de discussions. Aucun accord n’a encore été trouvé sur les conditions exactes ; les navires seraient vraisemblablement autorisés à conserver leurs prises, mais ils seraient soumis à des limites très strictes et devraient rendre compte au programme scientifique. L’accord prévoyait cette possibilité dès le départ.
Euractiv : Les pays sont-ils disposés à envoyer des navires de pêche, et le secteur dispose-t-il des moyens nécessaires, comme des brise-glaces ?
Balton : Il existe certains obstacles techniques, et les scientifiques indiquent qu’il n’y a pas encore grand-chose qui vaille la peine d’être pêché dans cette région. À présent, la banquise de surface recule en raison du réchauffement climatique, et l’on s’attend donc à ce que les poissons migrent vers cette région.
Néanmoins, les industries de la pêche basées en Russie, aux États-Unis ou en Norvège disposent d’autres zones de pêche dans les parties méridionales de l’océan Arctique. Les plus intéressées pourraient bien être les flottes de pays extérieurs à la région, tels que la Chine, le Japon, la Corée du Sud et même l’UE. Ces nations ont constitué de très grandes flottes pour pêcher au-delà de leur juridiction nationale.
Euractiv : Le moratoire prend fin en 2037. Que se passera-t-il ensuite ?
Balton : À ce moment-là, il devrait être automatiquement prolongé de cinq ans supplémentaires. Une partie pourrait s’y opposer si elle estime qu’il y a suffisamment de poissons à pêcher et qu’il faudrait élaborer un nouvel accord pour gérer une pêche active, si possible sur une base durable. Ce qui se passera en 2037 dépendra donc des données scientifiques.
Euractiv : Pensez-vous qu’un accord sur la gestion effective de la pêche soit possible entre ces parties ? Dans l’Atlantique du Nord-Est, l’UE a même eu du mal à coopérer avec la Norvège, qui est pourtant un allié…
Balton : C’est curieux, car les relations en matière de pêche ne suivent pas toujours les alliances habituelles. Tout est une question de géographie et d’économie. Je pense que les dix parties du CAOFA seraient en mesure de négocier et de mettre en place un mécanisme de gestion à l’image de la Commission des pêches de l’Atlantique du Nord-Est. Mais quant à savoir si elles coopéreraient au sein de cette commission une fois celle-ci mise en place, cela reste une inconnue. C’est difficile à dire.
(ow, bw)