Josep Borrel : le manque de volonté politique ralentit l'intégration européenne
L'hésitation constante des dirigeants de l'UE quant à la gestion de la crise affaiblit l'Union européenne et intensifie le ralentissement de l'intégration, a déclaré Josep Borrell, président de l'Institut universitaire européen, lors d'un entretien accordé à EURACTIV. Josep Borrell est le président de l'Institut universitaire européen et l'ancien président du Parlement européen. Il s'est confié à Daniela Vincenti-Mitchener, directrice de la rédaction chez EURACTIV lors de la Fête de l'Europe à Florence.
L'hésitation constante des dirigeants de l'UE quant à la gestion de la crise affaiblit l'Union européenne et intensifie le ralentissement de l'intégration, a déclaré Josep Borrell, président de l'Institut universitaire européen, lors d'un entretien accordé à EURACTIV.
Josep Borrell est le président de l'Institut universitaire européen et l'ancien président du Parlement européen.
Il s'est confié à Daniela Vincenti-Mitchener, directrice de la rédaction chez EURACTIV lors de la Fête de l'Europe à Florence.
Président Borrell, avant de devenir président de l’Institut universitaire européen vous avez été président du Parlement européen. Comment voit-on le processus d’intégration européen de la perspective du monde académique ?
Si on regarde le processus d'intégration en dehors de l'activité politique, on le voit plutôt arrêté, avec un certain risque de faire marche arrière. L'intégration n'avance pas. Il n'y a pas de volonté de le faire avancer.
Bien qu'on ait le traité de Lisbonne et qu'on croyait qu’il allait aider l’Union à aller de l’avant ?
Le traité de Lisbonne nous donne plus d'outils, mais s'il n'y a pas la volonté de s'en servir…
Pas de volonté ? Croyez-vous donc qu’il manque un véritable leadership européen ?
S'il y avait du leadership, il y aurait de la volonté. Le manque de volonté s'exprime peut-être par le manque de leadership. Sans doute les problèmes liés aux accords pour « sauver », la Grèce, l'Irlande, et le Portugal ne seraient pas arrivés avec un bon leadership.
Mais pourquoi, à votre avis, n'y a-t-il pas cette volonté politique ?
Il y a une certaine fatigue de l'intégration. C'est un processus complexe qui demande beaucoup d'engagements et puis les Etats membres se sont rendu compte qu'avec l'euro ils ont perdu un peu la capacité de faire de la politique chez eux.
Ils n'ont pas très envie de perdre encore plus de leviers ou d'instruments de l'action politique.
Pourtant, quand il y a des crises on a l'impression que l'union fait la force. N’y a-t-il peut-être pas un manque de compréhension de la crise ?
Sans doute, au début de la crise on se disait : « Bah, c'est l'affaire des Américains ». Nous, on avait notre système financier européen beaucoup plus solide, nous n'avons pas ces sortes de problèmes. Nous disions que l'économie européenne était à l'abri de ces maladresses du monde fou de la finance américaine.
On a cru, ou voulu faire croire qu'on était à l'abri de tout ça. Tous, Merkel, Sarkozy, Zapatero. Et puis ils se sont rendu compte que le système financier européen était bien plus touché par la cause de la crise et que l'économie européenne était très vulnérable.
La preuve c'est que, à part les Allemands, les autres sont dans une situation vraiment difficile.
Mais ce qui m'inquiète surtout de la crise c'est l'incapacité de l'Europe de résoudre le problème grec dès le départ. C'est-à-dire si on avait vraiment fait preuve de solidarité et défendu l'intérêt commun, la crise grecque n'aurait pas dégénéré en crise de l'euro.
Ça a été le « Oui mais non », le « Oui mais demain », « Peut-être, oui mais pas », tous ces atermoiements, toutes ces vacillations, hésitations. C'est un manque de volonté de faire face au problème qui a fait que la crise grecque est devenue une crise de l'euro. L'Europe a joué au poker avec le marché. Et elle a perdu.
Il y a une autre crise qui en train de se développer en ce moment, c'est bien sûr la crise dans la Méditerranée. Le criticisme monte là aussi : l'Europe semble-t-elle ne pas savoir lire cette crise non plus ?
Ici à l'institut nous travaillons beaucoup sur le problème du rapport entre l'Europe et les pays d'Afrique du Nord. Le professeur Olivier Roy, expert reconnu dans la relation transméditerranéenne, travaille à l'institut. Et nous avons fait beaucoup de travaux, de recherches, de séminaires, de conférences sur le sujet.
Donc c'est quelque chose que nous tenons à cœur. Cela correspond au même réflexe, à la même attitude qu'à celle pour la dette grecque. Les paramètres psychologiques sont les mêmes : quelqu'un a un problème, il n'y a qu'à le résoudre.
D'abord, il faut dire que l'Europe a été aveugle et complice de tout ce qui s'est passé en Afrique du Nord. Nous avons été complices pendant très longtemps de tous les régimes dictatoriaux. Moi j'étais président de l'assemblée conjointe entre l'Europe et les pays de la Méditerranée. Et je voyais bien qu'on leur demandait de la démocratie, on leur demandait qu'ils se démocratisent, enfin on faisait la fine bouche.
En réalité ce qu'on leur demandait c'était la stabilité. On avait l'air de vouloir de la démocratie, en réalité ce que nous voulions c'était la stabilité : tenir les gens tranquilles.
On a acheté aux dictateurs d'Afrique du Nord une assurance contre le « péril islamique ». Il y avait soi-disant un péril islamique, ils nous garantissaient une assurance contre ce danger-là. On récitait la police d'assurance. Et on s'en fichait pas mal des caractères dictatoriaux de ces régimes là.
Maintenant, on « découvre » que Kadhafi est un dictateur. Il a planté sa tente dans tous les pays européens, à Madrid, à Rome, à Paris. Il nous a ridiculisés et tout le monde reniait ses attitudes égocentriques, et tous faisaient les laquais pour avoir les contrats, pour avoir le pétrole… En voyant ça avec une certaine perspective, il n'y a qu'un mot : c'est la honte.
Et après la crise, qu'on n’a pas su prévoir, après la révolte, la seule chose qui semble nous préoccuper c'est qu'il n'y ait pas trop de réfugiés qui viennent chercher refuge chez nous. Et quand ils sont venus – enfin ils ne sont pas venus à beaucoup, hein ?
Ils sont 25 000, qu'est-ce que c'est 25 000 à côté du demi-million d'immigrants africains qui ont quitté la Libye pour rentrer chez eux ? Et ceci dans des conditions épouvantables et dont on ne parle pas.
Justement, et on parle maintenant de changer le traité de Schengen…
Un pays veut revoir Schengen et une autre menace de quitter l'Europe, c'est un peu ridicule. L'autre menace de ne pas appliquer Schengen. Et finalement la France, disons les choses comme elles sont, la France a imposé à l'Italie son point de vue.
On va modifier le Traité de Schengen et cela avec l'attitude bienveillante de la Commission européenne qui ne devait pas rentrer en collision avec la France.
Mais tout cela prouve que dès qu’on a eu une crise économique grave en Europe, l’euro a eu un problème. Et de même, la première fois que l'on a eu une crise migratoire en Europe, Schengen a eu des problèmes.
Y a-t-il vraiment un problème migratoire en Europe ?
Non. Il n'y avait pas non plus un problème avec la dette grecque. La Grèce représente 2 % du PIB de la zone euro. Si on avait dit dès le premier jour : on assure le paiement de la dette grecque, on aurait stoppé la spéculation et on n'en serait pas là aujourd’hui.
On n’aurait pas eu la contagion aux autres pays. De même, si on avait dès le départ dit : l'Italie a un problème, on va l'aider, un tout petit problème parce que 25 000 c'est un petit problème à l'échelle européenne. On n’en serait pas là.
Mais non ! Le réflexe a été de dire : il faut punir les Grecs et il faut changer Schengen. C'est-à-dire des réflexes antieuropéens.
On a adopté une attitude punitive au lieu de se préoccuper de l'intérêt commun. Et ça, c'est vraiment préoccupant ! Il ne faut pas cacher la réalité. Cela veut dire qu’il n’y a plus d'attitude pro-européenne.
On a vraiment une situation où les frontières sont de retour. Pour une toute petite crise migratoire on va modifier Schengen, de la même façon pour la crise d'un petit pays on a provoqué une grosse crise de l'euro.
Mais les gouvernements ne sont pas vraiment coupables. C'est le peuple qui ne demande pas plus de l'Europe.
Mais la classe politique est le reflet des convictions des nations et en ce moment les peuples d’Europe ont peur…
Les gens ont peur de deux choses : du vieillissement et de l'ouverture. C'est un cocktail explosif : on vieillit donc on a besoin de l'ouverture. L'ouverture nous amène les migrants, les migrants menacent l'identité donc on veut se refermer. 20 % des Finlandais ont voté pour un programme électoral qui disait : « Seuls les Finlandais peuvent décider de qui a le droit d'aller en Finlande. » Ce qui est une négation pure et simple de l'Union européenne.
On finit avec la liberté de mouvement. 20 % des Finlandais ont voté pour ça.
Là, il y a une instrumentalisation du débat politique et les citoyens n’arrivent pas à distinguer le vrai du faux et les pro-Européens n’arrivent plus à se faire entendre…
Il y a un grand manque d'une pédagogie pro-européenne. On ne fait pas la pédagogie de l'Europe. On continue de cultiver les mythes de l'indépendance.
Les gens continuent de penser qu'ils sont indépendants. Voilà les Finlandais : « Nous et seulement nous allons décider qui viendra chez nous. On est indépendants ! » Les Allemands disent : « Nous on ne veut pas aider les Grecs parce que c'est leur problème, pas le nôtre. »
Et on ne se rend pas compte de l'interdépendance : si les Grecs sont kaput, c'est la banque allemande qui va être kaput. Il manque une certaine capacité pédagogique pour expliquer quels sont les bienfaits de l'Europe et quels seraient les conséquences de la non-Europe.
Est-ce que ce manque de capacité et cet échec finalement, ne sont pas dus aussi au fait que pendant des années il y a eu un grand laissez-faire sur la méthode intergouvernementale plutôt que d’encourager une approche communautaire ?
Bien sûr et les gouvernements, j'étais dans le gouvernement espagnol pendant très longtemps, ont joué pendant très longtemps le jeu de « c'est l'Europe qui nous impose des choses qui fâchent. C'est la faute de l'Europe ».
Et à chaque conseil des ministres du budget, chaque pays sort en disant « Victoire ! J'ai obtenu plus que ce que je donne ! ». Ça, c'est impossible pour tous les pays à la fois, donc quelqu’un ment.
Toutefois, s’il est important d’expliquer aux gens que leur pays a obtenu plus que ce qu’il ne donne, cela veut dire que jouer le jeu européen n'est pas perçu comme positif.
Je n'ai jamais entendu dire un pays « Nous sommes d'accord parce que c'est l'Europe qui gagne ». Non, tout le monde doit dire, « C'est moi qui gagne, c'est mon pays qui gagne ».
C'est le manque absolu d'esprit européen et ça se voit à chaque fois qu'il y a un débat budgétaire.
N'est-ce pas un peu schizophrénique de dire « On veut que l'Europe ait un rôle important dans la gouvernance mondiale » et en même temps on n'arrive pas en Europe à créer ce renouveau d’esprit européen pour jouer un rôle clé en politique étrangère…
C'est ce qu'on appelle le manque de volonté politique : on dit une chose et on en fait une autre. Comment voulez-vous qu'on ait une politique étrangère si la veille d'un conseil des ministres des affaires étrangères, la France décide de reconnaître le gouvernement rebelle libyen. La veille !
La veille on décide de faire cavalier seul et on décide de prendre une décision qui a étonné tout le monde parce qu'on ne savait pas trop qui on reconnaissait. Qui est le gouvernement de Benghazi ?
Mais M. Sarkozy a voulu faire un coup d'éclat en disant « Voilà, je suis plus macho que les autres », au lieu d'attendre 24 heures pour prendre une décision commune.
Avec des attitudes pareilles, c'est difficile de dire qu'on a vraiment la volonté de bâtir une politique commune.
Et puis vous savez les Européens, d'un côté à l'autre, nous n'avons pas la même vision du monde, la même compréhension du monde.
En quel sens ?
Je peux vous donner un exemple qui est cité souvent. Je parlais avec un ami polonais qui disait : « Vous savez, nous les Polonais, nous devons la liberté aux Etats-Unis et au Pape. C'est le Pape Wojty?a qui nous a dit soyez libre, n'ayez pas peur, qui a soulevé nos esprits. C'est les Etats-Unis qui ont gagné la Guerre froide et donc c'est M. Reagan et Jean-Paul II qui nous ont donné la liberté. »
Et moi quand j'entends ça je dis : nous les Espagnols, nous croyons que nous devons quarante années de dictature franquiste aux Etats-Unis et au Pape. Parce que c'est grâce à l'appui l'Église catholique et des Etats-Unis que Franco a pu rester 40 ans au pouvoir.
Alors comment voulez-vous qu'on ait la même vision du monde ? Un Polonais et un Espagnol. On ne peut pas avoir la même vision du monde. On ne peut pas avoir la même vision de ce que sont les Etats-Unis et de leur rôle historique.
Pour les uns, c'est les Etats-Unis leur ont donné la liberté, pour les autres c'est les Etats-Unis qui les ont condamnés à quarante années de dictature.
Mais il faut bien trouver un compromis en regardant vers le futur plus que vers le passé…
Voilà, mais le compromis est toujours flou. Et parfois on ne le trouve pas. Parfois quelques-uns vont en Irak, les autres s'en vont de l'Irak. Pourquoi est-ce que les Polonais vont en Irak en chantant et les Espagnols s'en vont dès qu'ils peuvent ? Parce qu'ils n'ont pas la même vision du rôle des Etats-Unis dans le monde, dans l'histoire du monde.
t ça se voit à chaque fois qu'il y a un problème. Le rôle de l'Allemagne vis-à-vis de la Libye, la France se précipite à reconnaître le gouvernement libyen rebelle, et l'Allemagne refuse de voter l'intervention humanitaire au Conseil de sécurité. Voulez-vous des différences plus éclatantes ?
Dans une interview avec EURACTIV, Jacques Delors, met le doigt sur le fait qu’entre Paris et Berlin il y a une relation trop superficielle. Est-ce que c'est votre avis aussi ? Faut-il que cette alliance se renforce beaucoup plus pour que l'Europe retrouve son moteur d’intégration ?
Cette alliance n'était pas la question d'un amour fou dans une nuit d'été ! Cette alliance répondait à des situations et à des critères objectifs : l'Allemagne avait besoin de l'appui de la France et la France avait besoin de s'accrocher à la puissance économique de l'Allemagne. C'était non pas un couple d'amour mais d'intérêt.
Aujourd'hui ces intérêts ont changé. L'Allemagne regarde à l'Est. Comme disait la ministre française, il en faut deux pour danser le tango. Et l'Allemagne souhaite peut-être danser avec quelqu'un d'autre. Ou au moins ne pas avoir un couple fixe pour danser. L'Allemagne diversifie ses intérêts. L'Allemagne a trouvé dans l'Est un espace de développement économique et d'influence politique.
Et puis vous savez les Allemands d'aujourd'hui ne regardent pas l'Europe de la même façon que leurs grands-parents. L'autre jour ici à l'Institut, j'étais avec un groupe d'étudiants allemands qui venaient me dire que l'Europe était le boulet que leurs parents leur avaient attaché aux pieds pour payer les péchés des anciennes générations. Ils m’ont dit : « L'Europe c'est le prix que nous payons à cause des erreurs de nos grands-pères. Mais cette histoire est finie. On a déjà payé pour la faute de nos grands-parents. Ce n'est pas parce qu'il était nécessaire de faire la paix avec la mémoire restaurée de la guerre qu'il fallait s'engager dans un processus qui nous coûtait de l'argent. Maintenant c'est fini. »
C’est sûr qu’il faut à présent trouver d'autres raisons parce que cette raison-là ne marche plus avec la nouvelle génération d'Allemands.
N’y a-t-il pas une prise de conscience quant à la nécessité, pour faire face aux défis mondiaux, pour l’Europe d’être bien plus unie et intégrée qu’elle ne l’est aujourd’hui ?
Vous savez il faut qu’il y ait une espérance européenne pour un futur commun. Le problème c’est que le monde va beaucoup plus vite que l’Europe et nous continuons à travailler de la même façon—il nous faut cinq ans pour adopter une directive.
Ainsi, nous courons le risque de rester sur les strapontins alors que les autres courent en avant.
On risque vraiment de faire du sur place ce qui n’est pas suffisant. Je vous prends un exemple : on a une monnaie commune sans avoir une politique des taux d’échange pour l’euro.
Si vous deviez formuler un seul souhait pour l’Europe, quel serait-il ?
Que l’Europe abandonne la règle du vote à l’unanimité pour prendre des décisions. Nous devons être beaucoup plus rapides, car nos partenaires internationaux ne nous attendront pas.