La rénovation des bâtiments doit être abordable pour tous, selon le maire adjoint de Tallinn

Des centaines d’immeubles d’habitation datant de l’ère soviétique doivent être rénovés à Tallinn. Toutefois, leurs propriétaires n’ont pas tous les moyens financiers et parfois même la volonté de le faire, selon le maire adjoint de Tallinn.

Euractiv.com
This article is part of our special report "La décarbonation des bâtiments"
Vladimir Svet est le maire adjoint de Tallinn, qui sera la Capitale verte de l’Europe en 2023. [Tallinn City Office]

Des centaines d’immeubles d’habitation datant de l’ère soviétique doivent être rénovés à Tallinn. Toutefois, leurs propriétaires n’ont pas tous les moyens financiers et parfois même la volonté de le faire, selon le maire adjoint de Tallinn, Vladimir Svet.

Vladimir Svet est le maire adjoint de Tallinn, qui sera la Capitale verte de l’Europe en 2023. Les principaux thèmes mis en avant par Tallinn seront la biodiversité, la réduction de l’empreinte carbone et la gouvernance en faveur de la durabilité. Kira Taylor d’EURACTIV à Bruxelles s’est entretenue avec M. Svet des efforts de sa ville pour décarboner les bâtiments et le chauffage.

LES POINTS FORTS DE L’ENTRETIEN :

  • Les immeubles d’habitation de l’ère soviétique sont les plus difficiles à décarboner. Pour les rénover, il faut convaincre les propriétaires et les guider vers la meilleure solution de rénovation.
  • Toute personne doit avoir accès à la rénovation des bâtiments, pas seulement les personnes aisées. Certains quartiers n’ont pas la confiance, les moyens financiers, la volonté ou la compréhension nécessaires pour le faire. Il faut les convaincre d’y participer.
  • La numérisation des bâtiments aide les consommateurs à comprendre la quantité d’énergie qu’ils consomment et à utiliser l’électricité pendant les horaires de la journée moins chers. Elle permet également à l’État de voir bien quelles mesures pourraient être adoptées pour réduire la demande d’électricité.
  • Chaque ville est unique et devra décarboner et réduire la demande de différentes manières, en fonction de son mix énergétique. Pour Tallinn, l’accent est mis sur la décarbonation du chauffage par un système central.
  • La guerre en Ukraine a eu un impact considérable sur la transition écologique, allant de la transformation de la politique énergétique et de la politique de sécurité à la hausse du coût des investissements plus écologiques. Les acteurs de la transition doivent maintenant faire d’autant plus d’efforts pour susciter l’intérêt des consommateurs.

////

Tallinn a pour objectif de réduire ses émissions de CO2 de 40 % d’ici 2030 et d’atteindre la neutralité climatique à la moitié du siècle. Comment allez-vous y parvenir ? Et quel rôle les bâtiments joueront-ils dans cet effort de décarbonation ?

Les bâtiments sont en fait la question la plus complexe si l’on considère les émissions de carbone à Tallinn. Des centaines d’immeubles d’habitation ont été construits pendant l’ère soviétique, ce qui constitue, je pense, notre problème principal. Si vous voulez les rénover, c’est à la copropriété de le faire, et elle n’est pas toujours disposée à le faire.

Principalement, le bâtiment et une partie du terrain environnant appartiennent à la copropriété. Ainsi, légalement, les gens sont propriétaires de leur appartement, mais grâce à cela, ils sont également membres d’une copropriété. Cela rend les choses un peu plus faciles que dans d’autres États membres.

Si nous parlons de bâtiments privés, la question se pose de savoir comment aider les propriétaires privés à reconstruire leurs bâtiments et à améliorer les systèmes qui influencent directement leur consommation d’énergie et les émissions de CO2.

Dans ce domaine, nous avons de bons, mais petits exemples. Par exemple, nous avons des programmes de subventions municipales qui soutiennent la reconstruction des façades et des toits, les rendant plus efficaces. Nous avons également une fondation appelée Kredex qui est le soutien de l’État pour la rénovation des bâtiments à Tallinn. Au total, la fondation Kredex et les subventions de la ville permettent de couvrir environ 40 à 45 % de l’ensemble des coûts de rénovation d’un bâtiment privé.

D’après nos statistiques, les maisons des quartiers aisés sont plus susceptibles d’utiliser cette mesure. Les maisons des quartiers défavorisés sont moins susceptibles d’y recourir. Toutes ces mesures fonctionnent, mais elles ne fonctionnent que pour certaines maisons qui y parviennent.

Si nous parlons des logements municipaux, nous avons des problèmes un peu similaires, mais nous les abordons différemment. Tout d’abord, il y a la question du chauffage. Dans le cas de Tallinn, le moyen le plus efficace et le plus écologique serait d’améliorer le système de chauffage central.

Aujourd’hui, de nombreuses maisons ne sont pas raccordées au système, car jusqu’à cette année, il était parfois plus facile et peut-être même moins cher de chauffer sa maison avec une pompe séparée ou une chaudière à gaz. Aujourd’hui, ce genre de modèle économique ne fonctionne plus, surtout pour les bâtiments municipaux.

Nous sommes en train d’élaborer le budget de l’année prochaine, et nous aurons une mesure spéciale pour les installations municipales, les écoles, les crèches, et le jardin botanique, par exemple, qui sont les principaux consommateurs de gaz, afin qu’ils s’unissent au système de chauffage central pour réduire radicalement l’utilisation du gaz et, si ce n’est pas possible, créer une alternative pour ces systèmes de chauffage au gaz.

Vous avez parlé de la rénovation de ces vieux immeubles d’habitation soviétiques. On en trouve dans de nombreuses villes, pas seulement en Estonie, mais aussi dans d’autres États membres de l’UE. Quels enseignements pensez-vous avoir tirés dont d’autres villes pourraient bénéficier ?

L’éducation et la sensibilisation sont importants. Si vous voulez que les gens réfléchissent à ce type de problème, vous devez les éduquer. Vous devez leur donner les outils nécessaires pour faire face à cette question très complexe et systématique.

Dans le cas de Tallinn, beaucoup de ces immeubles d’habitation comptent entre 72 et 144 appartements. Certains peuvent aller jusqu’à 300 appartements. Donc, si vous voulez que cette communauté élabore un plan pour rénover le bâtiment comme il se doit, vous devez convaincre un grand nombre de personnes non seulement de dire oui, mais aussi de payer.

Dans le meilleur des cas, vous pouvez obtenir une compensation d’environ 50 % du coût. Afin de rénover correctement le bâtiment, un prêt est donc nécessaire. Cependant, comme nous l’avons déjà dit, certaines copropriétés hésitent à emprunter. Surtout dans la situation actuelle, avec l’augmentation des factures de services publics, ainsi que des prêts privés en raison de l’augmentation des taux EURIBOR.

Je pense que l’État ou la ville devrait fournir un moyen de gérer l’ensemble de ce projet avec des professionnels extérieurs à la communauté du logement, mais qui ne soient pas toujours issus du secteur privé.

Nous voyons qu’il y a un problème lorsque vous avez une approche maison par maison. Vous pouvez avoir un ilot où les maisons sont rénovées de quatre manières différentes, et d’autres pas du tout. La bonne méthode, la plus rentable également, consiste à mener un projet intégré. Mais cela nécessite une gestion descendante et des fonds motivants.

Si nous parlons de chauffage central, dans le cas de Tallinn, nous avons des régions qui sont totalement en dehors du système. Nous allons essayer de créer un projet pilote pour rénover la rue, créer les tuyaux nécessaires au chauffage central, et soutenir les personnes qui rejoignent le système central.

Au niveau de l’UE, celle-ci est en train de réviser sa directive sur la performance énergétique des bâtiments. Elle peut exiger des pays qu’ils rénovent 15 % de leurs bâtiments les moins performants en énergie. La ville de Tallinn, est-elle prête à atteindre cet objectif, et que voudriez-vous voir dans cette législation en termes de soutien supplémentaire ?

Nous comprenons le besoin [d’atteindre cet objectif] et nous comprenons qu’à l’heure actuelle, nous ne disposons pas des mesures nécessaires pour effectuer ces [rénovations]. Le cadre, l’infrastructure et les mesures de soutien dont nous disposons soutiennent les personnes les plus actives et les plus riches.

Je vois bien que le principal problème est celui des quartiers qui n’ont pas cette confiance, ces ressources financières suffisantes et peut-être même la volonté et la compréhension nécessaires pour effectuer [ces travaux]. Nous voyons également que ce problème est plus prononcé dans les endroits où la population est plus âgée, car, lorsqu’on parle de rénovation, on parle de prêts. Les personnes âgées hésitent beaucoup plus à s’engager à un prêt collectif qui serait sollicité par l’association de logement.

Si on peut discuter de cet objectif, on peut le faire au niveau de l’UE. Peut-être que le simple fait que cet objectif soit mis en avant sur le plan de l’Union va motiver le pays à être plus actif. Il ne s’agit pas seulement de créer des mesures, mais de les gérer et de les diriger. Je voudrais en fait souligner que cette initiative ne peut pas être conçue uniquement pour les riches et les personnes actives. Il faut convaincre ceux qui n’y participent pas encore.

L’Estonie a milité pour la numérisation de son système énergétique au cours de sa présidence du Conseil de I’UE en 2017. Quelles sont les améliorations que vous avez pu observer, et quels sont, selon vous, les défis par rapport à la numérisation des bâtiments ?

Du point de vue du consommateur, il est devenu beaucoup plus facile de suivre sa consommation. Toutes les informations sur l’eau, l’électricité et le chauffage figurent sur une application ou sur le site web de l’entreprise responsable de la gestion du bâtiment.

Cela nous a également permis de mieux comprendre ce qui se passe réellement avec la consommation pendant les horaires différents de la journée. Comment pouvons-nous avoir un impact sur cette consommation ? Quelles sont les mesures efficaces ?

J’ai un exemple déplorable, mais efficace à donner par rapport à la situation de cette année, lorsque le prix de l’énergie a fluctué ou grimpé de façon vertigineuse. Quand les journaux couvraient ce sujet et donnaient les prévisions du prix de l’énergie heure par heure, jour par jour, les personnes planifiaient leurs activités quotidiennes en conséquence.

Cela veut-il dire que les consommateurs ont maintenant davantage le contrôle ?

Les personnes ont maintenant la possibilité de contrôler le tarif qu’elles souhaitent pour l’achat et la consommation d’électricité, surtout en ce qui concerne leurs activités quotidiennes, comme la lessive ou la vaisselle, qui dépendent de leur emploi du temps.

On ne parle pas seulement d’une personne en particulier qui peut réduire sa facture énergétique. La ville et l’État peuvent maintenant prédire ce que les personnes vont faire à un moment donné. En été, ce n’est pas si considérable, mais cela pourrait être utile en hiver, surtout dans notre cas où nous devons toujours être prêts à l’éventualité que notre voisin de l’Est, la Russie, teste le réseau électrique et coupe l’approvisionnement. Il y a quelques jours, nous avons été avertis qu’il pourrait y avoir un test du réseau, ce qui aurait pu entraîner une coupure de l’électricité du côté de Kaliningrad. Heureusement, ce test a été annulé.

Dans le contexte de la guerre en Ukraine et de la crise énergétique, l’UE envisage de référencer ses objectifs en matière d’efficacité énergétique et d’énergies renouvelables. À votre avis, quel rôle les villes peuvent-elles jouer pour les atteindre ?

Dans ce cas, chaque ville est unique. Chaque ville dispose de son propre bouquet énergétique. Dans le cas de Tallinn, c’est une question d’augmentation du nombre de chauffages centraux, car lorsqu’on dispose d’un chauffage central, on peut en fait contrôler nos émissions de CO². Il en va de même pour la climatisation centrale.

Nous voyons bien que la climatisation centrale constitue une mesure très efficace de réduction des coûts et des émissions liés à la climatisation des grands immeubles de bureaux. Si nous parvenons à construire ce système et à utiliser de l’eau de mer dans le processus de climatisation, cela contribuera à réduire les coûts, à augmenter l’efficacité énergétique et à réduire les émissions, non seulement par le biais de la climatisation, mais également du chauffage.

En tant que Capitale verte européenne pour 2023, l’utilisation du gaz dans les transports publics à Tallinn sera notre priorité. Maintenant, vu que les prix du gaz augmentent et que l’Europe est dépendante de la Russie en énergie, nous pourrions envisager un éventail plus large d’alternatives. Toutefois, je préférerais considérer d’autres carburants comme une nécessité temporaire. Heureusement, nous et d’autres villes européennes pourrons continuer à utiliser le gaz provenant d’une autre source dans les années à venir.

Enfin, quel impact la guerre en Ukraine et la crise énergétique ont-elles eu sur vos efforts pour assurer la transition écologique ? Est-ce que ces deux événements ralentissent les progrès, ou pensez-vous qu’ils pourraient en fait accélérer les progrès ?

Tout a changé, dans le bon comme dans le mauvais sens. Avant tout, pour les pays d’Europe de l’Est, notamment ceux qui avoisinent la Russie, l’énergie a toujours été, en quelque sorte, une question de sécurité. Ces pays comprenaient que l’approvisionnement énergétique pouvait être en jeu.

À présent, il nous semble que c’est le cas à 100 %. Ce sujet de la sécurité énergétique a permis de comprendre que des investissements plus importants et plus rapides sont nécessaires à présent. En revanche, il a fait naître le besoin de convaincre les personnes que le Green Deal est possible dans ce contexte.

Je pense que tous ceux qui sont confrontés à la transition écologique à l’heure actuelle en Europe font face à ce problème. Nous avons besoin de plaider deux fois plus fort qu’avant. Nous devons convaincre davantage les personnes. Nous devons utiliser plus de données qu’auparavant pour convaincre les gens que la transition écologique n’est pas simplement quelque chose dont la nature profitera, mais dont un individu profitera aussi, surtout quand les gens regardent leurs factures. Tallinn est impatiente de promouvoir ses principes de gouvernance écologique, car les décisions doivent toujours tenir compte de l’environnement parmi d’autres enjeux.

Ensuite, le coût de n’importe quel investissement, notamment celui visant la transition écologique, est de plus en plus élevé. Vu l’inflation galopante et le ralentissement de l’approvisionnement dû à la crise logistique, le prix de nos investissements en infrastructures a augmenté de 20 à 70 %, en fonction de chaque projet. Par conséquent, il faut faire des choix difficiles concernant de nouveaux espaces verts ou la reconstruction de routes, etc. En même temps, nous comprenons que nous sommes obligés de payer beaucoup plus cher cet investissement aujourd’hui parce que nous n’aurons peut-être pas d’autre solution le lendemain. Bien sûr, cela représente un coup dur pour les budgets, surtout pour les pays qui ont réussi à garder un faible déficit. L’Estonie n’est pas un pays qui a l’habitude d’emprunter
de l’argent.

Enfin, cette guerre en Ukraine nous a fait réfléchir sur ce qui est important pour nous et nous a permis d’agir plus efficacement. L’Estonie, mais surtout les pays situés plutôt au centre de l’Europe, ont tiré profit de l’époque où le gaz était une source d’énergie très bon marché et accessible. Cette période est terminée.