« Les Grecs attendent qu’on leur offre plus que l’austérité »

A la veille d’un scrutin décisif en Grèce, Frédéric Allemand, chercheur au Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe et maître de conférences à Sciences Po, rappelle l’attachement des Grecs à l’UE.

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A la veille d’un scrutin décisif en Grèce, Frédéric Allemand, chercheur au Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe et maître de conférences à Sciences Po, rappelle l’attachement des Grecs à l’UE.

Un gouvernement de coalition qui applique les réformes demandées par l’UE est-il envisageable après les élections de dimanche?

Le risque est que la Grèce se retrouve le soir du 17 juin dans une situation similaire à celle qui a suivi l’élection précédente, c’est-à-dire incapable de former un gouvernement faute d’une majorité pour le bloc des partis de gouvernement.

Et les partis de d’extrême-gauche et d’extrême-droite ne pourront jamais s’entendre avec les grands partis sur la mise en œuvre des engagements pris face à l’UE et le FMI. Le clivage est trop grand à ce niveau là.

S’il n’y a pas de majorité, le pays irait vers un troisième tour d’élections législatives, la seule possibilité prévue par la constitution grecque. Mais il y a eu quelques rapprochements des petits partis de droite qui laissent espérer. Et certains électeurs semblent tourner le dos aux extrémistes de droite. 

Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble a dit mardi 12 juin que la Grèce – indépendamment du résultat des élections – ne remplissait plus les conditions souhaitées par la troïka pour percevoir l’aide internationale. La Grèce, doit-elle faire plus d’efforts pour rester au sein de la zone euro?

Elle ne peut pas faire beaucoup plus d’efforts. Il en reste à faire sur la collecte des impôts. Quand Christine Lagarde dit que les Grecs ne paient pas d’impôts, c’est un fait. Mais il faut prendre en compte que l’État grec est très jeune.

L’acceptation de l’État et de toutes ses contraintes est faible. Et puis, il y a une captation des richesses au bénéfice de quelques classes, qui nourrit la méfiance. Aujourd’hui, ce n’est pas l’État mais les familles qui redistribuent les richesses. Un changement de comportement doit s’opérer sur ce point.

Y-a-t-il eu des progrès?

La lutte contre la corruption est un premier signe positif. Les poursuites engagées contre un certain nombre de responsables politiques et leur emprisonnement montre qu’il n’y a pas d’impunité et que le pays fait des efforts sur la moralisation de la vie politique. Le rapport sur la corruption en Grèce publié par Transparency International la semaine dernière constate également certaines avancées. 

Mais il faut attendre pour voir s’il s’agit d’une évolution durable ou seulement d’une conséquence de la crise, qui prive ceux qui souhaitent corrompre des moyens financiers nécessaires.

Qu’attend la Grèce de l’Europe actuellement?

D’abord, les Grecs attendent de rester dans l’Union européenne. Ils se sont battus pour l’adhésion aux communautés européennes, et même pour l’adhésion à l’euro. Même s’il y a eu de grosses manipulations, des efforts ont été accomplis. Le peuple grec veut vraiment participer au projet européen.

Et de façon plus pragmatique, les Grecs attendent qu’on leur offre non pas seulement des perspectives d’austérité pendant 15 ans, mais aussi un coup de pouce dans la relance d’un certain nombre de secteurs industriels et de service. Vous ne pouvez pas juste agir sur la réduction du déficit et de la dette. Il faut aussi agir sur le facteur croissance.

Mais comment l’Europe peut-elle soutenir la croissance en Grèce?

Dans le prochain budget de l’UE pour 2014-2020, il faudra mieux concentrer les fonds structurels pour dynamiser certains secteurs. Et pourquoi ne pas envisager une sorte de plan Marshall pour la Grèce?

Il appartient aux États membres de l’Union européenne et de la zone euro de prévoir un fonds particulier qui viendrait appuyer les efforts de relance économique de la Grèce en plus de l’assistance financière destinée au paiement de la dette.

Croyez-vous à une sortie de la Grèce de la zone euro en cas d’absence de gouvernement de coalition?

Je ne veux pas y croire. Je veux croire à un sursaut de raison des électeurs grecs, croire que Platon a encore quelques enfants en Grèce. Les Européens doivent savoir qu’ouvrir la voie à une sortie de la Grèce est un saut complet dans l’inconnu. Pourquoi ne pas admettre dans un tel cas que l’Espagne puisse sortir aussi? La sortie de la Grèce n’est pas compatible avec le projet européen, qui consiste à créer une union sans cesse plus étroite entre les États membres et les peuples.

Sur le plan juridique, une sortie de la Grèce de la zone euro n’est pas possible. Il s’agit d’une politique commune au même titre que la politique agricole commune ou la politique commerciale commune. Si vous ne voulez plus y participer, il faut sortir de l’Union européenne tout court.

Quoi qu’il arrive, à moyen terme, les Grecs ne vivraient-ils pas mieux sans l’euro?  

L’argument d’un retour à la monnaie locale ne tient absolument pas compte de toute une série de conséquences.

D’abord, la dette libellée en euro pour l’instant devrait être renégociée. Si la Grèce décide ensuite de ne plus rembourser une partie de cette dette, le pays ne pourra plus retourner sur les marchés avant quelques années. En outre, le système bancaire, premier détenteur de dette publique grecque, tombera immédiatement et devrait être recapitalisé.

Les gains de compétitivité attendus se limiteraient à la compétitivité prix, qui ne bénéficie pas forcément aux produits qui jouent sur la qualité. Et puis, le secteur des exportations est moins important que celui des importations. La dévaluation de la monnaie locale entrainerait par conséquent un appauvrissement de la population, car elle devrait acheter les produits étrangers avec une monnaie qui a moins de valeur.

Enfin le retour à la monnaie locale néglige l’attachement sentimental des Grecs à l’appartenance à l’Europe.

Dans quel état d’esprit sont les gens avec lesquels vous pouvez être en contact, à quelques jours du scrutin?

Il y a une profonde tristesse sur l’état de la Grèce et leur situation personnelle. Même si leur niveau de vie a été superficiel, construit sur l’endettement, l’ajustement qui a été opéré pendant la crise est particulièrement sévère.

Et tout ce qu’ils peuvent espérer à travers les politiques d’austérité est de pouvoir se financer sur les marchés à des taux normaux – ce qui est loin de motiver les foules. Il y a des clivages assez forts parmi la population grecque sur l’attitude à avoir.