Les législateurs de l'UE « plus attendus que jamais » à VivaTech
« Pour un député européen, VivaTech est le meilleur endroit pour parler du rôle de l'Europe dans l'innovation », a déclaré François Bitouzet.
Avant VivaTech, le plus grand événement tech d’Europe, Euractiv s’est entretenu avec le directeur général François Bitouzet pour discuter des défis auxquels l’industrie est confrontée, des opportunités et des raisons pour lesquelles il est crucial que les législateurs de l’UE y participent cette année.
VivaTech s’est développé au cours des neuf dernières années pour devenir le plus grand événement tech en Europe, attirant de plus en plus de fonctionnaires et agents publics. Cette édition sera plus internationale que les années précédentes, avec une présence accrue de la Chine et la participation des États-Unis pour la première fois, selon le communiqué de presse de VivaTech consulté par Euractiv.
Parmi les principaux intervenants figurent Joe Tsai, cofondateur d’Alibaba, l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta et l’ancien commissaire européen en charge du marché intérieur Thierry Breton, ainsi que Yann LeCun, responsable scientifique de l’IA chez Meta. VivaTech affirme que 14 000 startups et 165 000 visiteurs ont participé à l’édition 2024.
Ce qui suit est une transcription éditée.
Euractiv : En tant que directeur général de VivaTech, pouvez-vous nous dire pourquoi cette année sera différente des autres éditions de VivaTech ?
François Bitouzet : Cette année, il y a un engouement sans précédent pour cette édition de VivaTech, plus fort que tout ce qu’on a connu les années précédentes.
D’abord, les gens savent que le meilleur de toutes les innovations viennent du monde entier, avec un focus sur l’IA viennent à Vivatech, parce que c’est ça le cœur de leurs préoccupations.
Deuxièmement, les participants ont depuis des années reconnu VivaTech comme le lieu de référence où se retrouvent les meilleurs penseurs, les meilleurs experts des sujets sur la tech. Et justement, dans un moment où le monde est en plein bouleversement et où la tech joue un rôle crucial, ils savent que nous allons leur apporter des réponses.
Quel message voulez-vous adresser à la bulle européenne à Bruxelles et aux députés européens pour qu’ils se déplacent à Paris ?
FB : Je pense qu’ils faut qu’ils se déplacent à Paris parce que s’il y a bien un sujet qui est stratégique aujourd’hui, c’est l’innovation dans la tech. Et pour un eurodéputé, Vivatech est le meilleur endroit pour parler du rôle de l’Europe dans l’innovation. C’est l’occasion pour eux de se positionner et d’avoir un rayonnement international.
D’ailleurs, les législateurs sont plus attendus que jamais à VivaTech cette année par les startups, par les entreprises, qu’elles soient européennes ou internationales. Nous serions ravis de leur donner la possibilité de s’exprimer et de justement nous expliquer leur vision et la position de l’Europe dans ce moment critique.
Comment les startups perçoivent-elles l’avenir, compte tenu des mouvements géopolitiques actuels, notamment aux États-Unis, et les annonces de tarifs douaniers ?
FB : Premièrement, les startups de la tech ne sont pas concernées par les droits de douane imposés par les États-Unis. Mais peu importe les enjeux politiques, il y a une volonté de faire du business des deux côtés de l’Atlantique et de continuer à en faire de manière transatlantique. Ce sentiment reste très fort.
Les startups qui viennent à VivaTech souhaitent pouvoir se développer dans leur marché national, puis au sein du marché unique et ensuite s’étendre au marché américain. Les États-Unis restent le marché évident pour les startups européennes. En revanche, pour les startups américaines, il y a toujours un moment de leur développement où l’Europe devient un marché important où s’exporter.
Une des discussions importantes au niveau européen aujourd’hui est justement de renforcer l’attractivité du marché unique par un régime juridique transnational, surnommé le 28e régime ou EU Inc. Est-ce que cet élan crée donne de l’espoir aux startups ?
FB : Ce régime juridique transnational a créé un immense espoir !
D’ailleurs, ce 28e régime est aussi très attendu par les startups non européennes. J’en ai parlé avec des Sud-Coréens récemment qui me disaient que l’Europe est un marché génial mais compliqué à adresser à cause des différentes langues, législations, ce qui rend l’entrée sur le marché unique compliqué. Cette initiative créerait le marché unique de la tech et du digital. C’est vraiment quelque chose d’important pour tout le monde, à la fois pour les acteurs européens et pour les acteurs internationaux.
La France fait aujourd’hui face à déficit public abyssal et une dette record. Quel sentiment domine chez les startups par rapport à l’actualité économique en France et en Europe ?
FB : Il y a bien sûr le contexte en France que vous évoquez, mais en même temps, avec le système géopolitique qui est en train de se mettre en place, les startups sentent bien qu’investir dans l’innovation et dans la tech est quelque chose de crucial, que ce soit au niveau de l’Europe ou au niveau des États membres et notamment en France.
Les startups savent aujourd’hui que si elles adoptent la bonne stratégie, il y a de très belles opportunités de croissance. Elles sentent qu’elles sont à un point de bascule et elles ont envie de contribuer. Elles ont envie que cette contribution soit reconnue du côté des législateurs, mais aussi des entreprises, et que tout le monde joue le jeu.
Nous avions lancé à VivaTech en 2023 une initiative qui s’appelle « I choose European tech » dont l’objectif était de faire en sorte que les grandes entreprises ouvrent leurs achats à des startups, de façon à créer une dynamique positive. C’est un mouvement qui continue, qui est en train de s’amplifier et qui est gagnant pour les acteurs économiques.
Vous conseilleriez donc à la Commission européenne de venir à VivaTech cette année et de parler d’un projet « I choose European tech », en disant que les institutions européennes vont prioriser les alternatives européennes pour les commandes publiques et faire en sorte de changer les lois pour que les États membres priorisent les entreprises européennes pour leurs commandes publiques ?
FB : S’il doit y avoir une annonce de ce genre, ce que j’espère, c’est qu’elle soit faite à VivaTech, car c’est le lieu où cette initiative aurait une résonance particulière.
Lorsque VivaTech a été créé en 2016, l’objectif était évidemment de permettre à l’innovation et au business de se rencontrer, mais il y avait aussi une vocation géopolitique : afin de montrer qu’une fois par an le cœur de l’innovation est en Europe. VivaTech, c’est une façon de dire au monde, et à ceux qui pensent que l’innovation ne se fait qu’en Chine ou que dans la Silicon Valley, qu’il y a de l’innovation en Europe, qu’elle est belle et qu’elle est performante.
Dans ce cadre, je serais donc ravi d’accueillir la Commissaire en charge de la souveraineté technologique Henna Virkkunen à VivaTech.
Et allez-vous réinviter Elon Musk, comme ça a été le cas lors des éditions 2024 et 2023 ?
FB : Aujourd’hui, la venue d’Elon Musk n’est pas prévue. Cependant, si on veut parler de la tech aujourd’hui et la comprendre, je suis convaincu qu’il faut en montrer toutes les facettes. Et Elon Musk en est une des facettes, et peut-être l’une des plus importantes. Il est donc extrêmement important de comprendre quel est son rapport à la tech et les tendances qu’il peut lancer.
La nouvelle administration Trump mène une attaque contre les politiques de discrimination positive, de lutte contre le réchauffement climatique, et attaque le droits des femmes. Les grands patrons français ont notamment reçu récemment une lettre leur demandant de ne pas appliquer de politiques DEI. Qu’est-ce que vous ferez si la venue d’Elon Musk est conditionnée à ne pas soutenir ces initiatives ?
FB : Tous ces sujets ont vraiment été intégrés à VivaTech, et font partie de notre façon de travailler. Il n’y a à ce jour pas de débat sur le fait qu’on veuille arrêter. Jusqu’ici ça n’a vraiment empêché personne de venir à VivaTech.
Nous n’avons de plus pas reçu de lettre de l’État américain. D’ailleurs, en France, la discrimination positive est interdite, donc la situation ne se pose pas pour VivaTech.
Euractiv : Certes, mais en France, il y a des lois obligeant les conseils d’administration et les comités exécutifs à avoir un certain pourcentage de femmes, ce qui fait partie de ce que l’administration Trump a décidé de détruire.
FB : Nous n’avons pas de conseil d’administration à VivaTech. Sur ce sujet-là je ne vois aucun aucun problème.
Et qu’en pensent les startups dans les domaines de l’ESS, l’ESG, et la lutte contre le changement climatique ?
FB : Nous n’avons pas constaté une baisse du nombre de startups qui ont pour but d’avoir un impact positif sur l’environnement, sur les sujets de société. Elles seront même encore plus nombreuses que d’habitude cette année à VivaTech.
Je pense que ce qui les inquiète, c’est plutôt de voir que le réchauffement climatique continue, qu’il y a toujours aussi peu de femmes dans la tech, et c’est ça qui est leur sujet de préoccupation et c’est ce qui est au cœur de leur business.
Comme d’habitude, à VivaTech, nous montrons à la tech que nous pouvons faire des choses positives pour les gens, pour l’environnement tout en faisant avancer l’industrie.
Depuis que la nouvelle administration Trump est à la Maison Blanche, on assiste à un engouement en faveur des entreprises numériques européennes, alternatives aux grandes entreprises de la tech américaines, avec la double volonté d’avoir des entreprises souveraines en Europe pour être moins dépendant et pour contrôler l’accès aux données des Européens. Est-ce que ce sujet est également porté par les startups ?
FB : L’innovation en Europe, c’est l’ADN de VivaTech. Aujourd’hui il y a un sujet sur le cloud, sur l’intelligence artificielle. Un des débats les plus intéressants à VivaTech, c’est aussi la question de « open innovation versus closed systems ». Voulons-nous travailler avec des opérateurs qui sont dans une logique de fermeture de leurs services ou est-ce que nous voulons au contraire travailler avec ceux qui sont plus ouverts et permettent de défendre cette logique de souveraineté ?
VivaTech se déroulera cette année du 11 au 14 juin.