Roland Gillet : « Il faut une solidarité responsable en Europe »

Roland Gillet, professeur d'économie, estime que la solidarité européenne est insuffisante. Il décrit la situation de misères notamment des jeunes en Espagne, en Grèce et dans d'autres pays européens, et pointe le risque d'insurrection sociale.

Roland Gillet,économiste, professeur de finance à La Sorbonne (Paris 1), ainsi qu’à l’Université Libre de Bruxelles (Solvay), expert reconnu au niveau international
Roland Gillet,économiste, professeur de finance à La Sorbonne (Paris 1), ainsi qu’à l’Université Libre de Bruxelles (Solvay), expert reconnu au niveau international

Roland Gillet, professeur d’économie, estime que la solidarité européenne est insuffisante. Il décrit la situation de misères notamment des jeunes en Espagne, en Grèce et dans d’autres pays européens, et pointe le risque d’insurrection sociale.

Roland Gillet est économiste et professeur de finances à la Sorbonne (Paris I) et l’Université libre de Bruxelles (Solvay).

Vous faites partie de comités d’experts, en Espagne notamment, où vous êtes allé pour mieux comprendre la crise économique et sociale que traverse le pays, qu’avez-vous observé ?

Le plus alarmant en Espagne à l’heure actuelle est le taux de chômage des jeunes, il était de 57,20 % au plus haut niveau de la crise, aujourd’hui il est encore de 56,20  %. Cette faible diminution du taux de chômage ne reflète qu’une amélioration limitée de la situation. Ce chiffre masque en effet la fuite des cerveaux que subit le pays. De nombreux jeunes quittent le pays pour s’installer en Allemagne ou en Belgique, faute de trouver un travail. Il faut aussi souligner qu’il s’agit du taux de chômage le plus élevé de l’UE chez les jeunes, il est similaire à celui de la Grèce.

Justement cette fuite des cerveaux est d’autant plus préjudiciable à l’Espagne que le pays traverse une grave crise ?

Oui, exactement, et c’est la raison pour laquelle il faudrait se comporter de manière plus solidaire et responsable au niveau européen. Dans le sud du pays, les gens sont expulsés de leur logement et sont obligés de squatter des appartements laissés vides suite à la crise immobilière. Ils n’ont souvent même plus les moyens de se nourrir. Face à un tel niveau de misère, et après avoir accepté de travailler plusieurs années dans des emplois précaires et éloignés de leur champ de compétences,  nombre de  jeunes diplômés espagnols n’ont d’autres espoirs que de partir, même s’ils le font souvent à contre-cœur.

La crise de l’immobilier a-t-elle contribué à cette situation ?

Un réel cercle vicieux s’est installé en Espagne à cause de la crise immobilière.  Les jeunes au chômage n’étant plus en capacité de payer leur emprunt immobilier voient les banques saisir leurs biens dans l’objectif de pouvoir le revendre pour récupérer le solde du prêt.

Dans de nombreux cas, non seulement privés de leur toit, ils doivent en plus continuer à rembourser la perte occasionnée par la banque suite à la revente du logement à un prix inférieur au solde de l’emprunt hypothécaire qu’il restait à rembourser, et ce plus des intérêts de retard. Pour éviter la saisie de leur logement, les jeunes Espagnols sont souvent assistés par leur famille, pensant dans un premier temps qu’il s’agit d’un soutien temporaire. Pourtant,  le chômage est tellement important en Espagne, que les jeunes sont rarement en mesure de retrouver un emploi,  ce qui entraîne un phénomène d’appauvrissement général de la famille. Cet exemple comme l’exemple américain, montre qu’il  est nécessaire de mettre rapidement en place un système de solidarité responsable au niveau européen, afin de gommer les effets de la crise immobilière résidentielle et ses effets dévastateurs sur la santé des ménages.

Qu’entendez-vous par solidarité responsable ?

La plupart des pays européens étaient ravis de voir leurs entreprises bénéficier de plantureux contrats  de développement, soutenus pour l’essentiel par des fonds du FEDER, lors de l’expansion de l’immobilier en Espagne. Alors que nous avons tous commis une erreur d’appréciation, et partagé les bénéfices de ce surinvestissement, nous devrions désormais partager pour partie les efforts économiques, au travers d’une solidarité logiquement responsable. Il s’agit dès lors de transferts et non de prêts au travers d’une solidarité encadrée, dans laquelle le pays qui accepte ces transferts est accompagné pour régler définitivement son problème spécifique. L’UE est solidaire avec certains pays du monde lors de catastrophes naturelles, mais elle ne trouve toujours pas les moyens de l’être avec les autres pays membres et c’est vraiment déplorable.

Aux yeux des citoyens européens, « la solidarité responsable » peut apparaître comme une perte de souveraineté, et pourtant il n’en est rien. Il s’agit simplement de s’assurer de la bonne utilisation de l’argent européen afin de trouver une véritable cohérence pour adresser les problèmes spécifiques rencontrés dans les pays fragilisés.

Les banques espagnoles ont reçu un prêt de 41,3 milliards d’euros de l’UE, est-ce une bonne chose ?

Certes l’UE a décidé de prêter aux banques espagnoles, mais l’UE n’a pas transféré les fonds nécessaires pour stopper la spirale récessive liée essentiellement à la crise immobilière. L’Espagne doit donc tenter de s’en sortir seule. Si l’UE décidait d’aider véritablement l’Espagne, il suffirait de 100 milliards d’euros pour les tirer d’affaire. Cette somme parait importante, mais ne représente que 0,1 % de PIB de l’UE. Les pays européens ont donc fort heureusement encore les moyens d’être nettement plus solidaires. Rappelons par ailleurs que l’Espagne, en tant que quatrième économie de la zone euro, pèse dans le futur de l’Europe.

De plus, les Espagnols ont fait énormément d’efforts, et ont notamment subi des coupes drastiques dans les dépenses d’éducation, ou les dépenses de santé, ce qui a fortement augmenté les risques d’implosion sociale dans bons nombres de provinces, du sud notamment.

Est-il si difficile d’obtenir un prêt de l’UE ?

Oui, c’est un processus lourd et laborieux. L’aide européenne a été à tout le moins supplétive. L’UE a été un prêteur de dernier ressort au moment où la crise coupait certains États du financement des marchés. À présent, le gouvernement espagnol est plus que ravi de pouvoir se tourner à nouveau vers les marchés financiers. De fait, avant de prêter l’Europe réclame des plans d’austérité drastique. Ce n’est pas le cas des marchés financiers plus réalistes en matière de timing et de mise en place des programmes gouvernementaux, bien qu’aucun cadeau ne soit fait. Enfin, dans le cas de l’Espagne, les leaders européens ont difficilement avancé l’idée d’un transfert de 100 milliards d’euros, de peur qu’une telle décision fasse le jeu des extrêmes. Mais ironie du sort, ou lucidité des électeurs sur la crédibilité des plans d’aides actuels, cette absence de solidarité responsable n’a pas empêché les extrêmes de faire un score remarquable lors du dernier scrutin européen.

Avec le chômage des jeunes qui bat des records, vous pensez que le pays pourrait s’embraser ?

Certains spécialistes avec lesquels je travaille m’ont effectivement fait part de leurs inquiétudes à ce sujet. Lorsque quelqu’un n’a plus rien à perdre, la tension peut vite monter. En Espagne, la situation est tellement grave, que certains patients atteints de cancer sont pris en charge trop tard en raison des délais d’attente dans les hôpitaux publics. Cette situation est due aux coupes drastiques et récurrentes dans le budget de santé.

Les Espagnols sont prêts à consentir des efforts, mais jusqu’à un certain point, c’est la raison pour laquelle une solidarité responsable est nécessaire pour écarter les risques d’insurrections sociales en Espagne. Ce qui serait encore plus grave que la crise économique qu’elle tente de résorber.