Thani Mohamed-Soilihi : « L’Europe ne peut à elle seule pallier le retrait d’USAID »

Avec la quasi-disparition de l'USAID, l'Union européenne (EU) a plus que jamais un « rôle décisif » à jouer, pour « s’affirmer comme une puissance d’équilibre », estime Thani Mohamed-Soilihi, ministre en charge de la Francophonie et des Partenariats internationaux. Encore faut-il qu’elle en ait les moyens.

Euractiv FR
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Thani Mohamed-Soilihi, ministre délégué chargé de la Francophonie et des Partenariats internationaux, le 16 janvier 2025. [TERESA SUAREZ/EPA-EFE]

Avec la quasi-disparition de l’USAID, l’Union européenne (EU) a plus que jamais un « rôle décisif » à jouer, pour « s’affirmer comme une puissance d’équilibre », estime Thani Mohamed-Soilihi, ministre en charge de la Francophonie et des Partenariats internationaux. Encore faut-il qu’elle en ait les moyens.

Le brutal démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) par l’administration Trump, lancé au début du mois de février, a laissé l’Europe dans un état de totale sidération.

En quelques jours, les acteurs de la solidarité internationale ont soudainement pris conscience que les quelque 55,8 milliards d’euros d’aide au développement alloués par le gouvernement américain pour l’année 2025 étaient tout simplement en train de se volatiliser.

Dans le même temps, la plupart des employés de l’agence américaine ont été licenciés ou mis au chômage technique.

C’est « un tournant », reconnait Thani Mohamed-Soilihi, ministre délégué en charge de la Francophonie et des Partenariats internationaux, qui répondait par écrit aux questions d’Euractiv en début de semaine.

« L’Europe ne peut à elle seule compenser le retrait [d’USAID] », explique-t-il lucidement. L’UE ne doit cependant pas renoncer à défendre au mieux « ses intérêts » à travers le monde, même si les moyens manquent.

Disette budgétaire

Alors que l’administration Trump devrait brutalement se désengager de tous les projets qui ne servent pas les objectifs de Washington à l’international, les Européens sont contraints de reconnaître que les capacités financières de l’Union et de ses États membres sont limitées : l’heure est plutôt à la disette budgétaire – à l’exception notable des dépenses militaires – et à la réduction des déficits.

Selon les chiffres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), l’UE et ses États membres concentraient 42 % de l’aide totale au développement en 2023. L’initiative « Global Gateway » vise par exemple à lever un total de 300 milliards d’euros d’investissements entre 2021 et 2027 en faveur des pays en voie de développement.

Mais ces deux dernières années, les financements nationaux connaissent une rétractation significative.

Second pays donateur après les États-Unis, l’Allemagne a réduit son budget de près de cinq milliards d’euros en 2024. Et la France a vu dans le budget 2025 ses fonds pour l’aide au développement diminuer de 32,7 % par rapport à la précédente.

De l’autre côté de la Manche, le Premier ministre Keir Starmer a lui aussi décidé de gonfler les dépenses militaires du Royaume-Uni à 2,5 % du PIB dès 2027. Une augmentation qui devrait entièrement être financée par… une réduction du budget consacré à l’aide au développement.

Une tendance assez lourde pour que Jutta Urpilainen, alors commissaire européenne aux Partenariats internationaux, note en septembre 2024 que « nombre de nos États membres ont réduit leur financement au développement ».

Alors que la France tente péniblement de contenir son déficit budgétaire à 6 % de PIB, il est normal que tous les ministères, sans exception, participent aux efforts, affirme Thani Mohamed-Soilihi.

Mais ce dernier souligne aussi qu’il est souhaitable de trouver de nouvelles solutions pour contrebalancer ces restrictions budgétaires, comme par exemple l’implication d’acteurs privés.

« Nous devons mobiliser toutes les sources de financement, qu’elles soient publiques, privées, domestiques ou internationales […] pour construire des partenariats gagnant-gagnant », affirme-t-il.

Le ministre appelle donc de ses vœux une « réforme ambitieuse de l’architecture financière internationale ».

Intérêts stratégiques

Avec la quasi-disparition d’USAID, et alors que la force de frappe de l’Europe reste limitée, le risque est aussi de constater sur le terrain la résurgence d’acteurs cherchant directement ou indirectement à nuire aux intérêts européens.

La suspension d’USAID est ainsi une « grave erreur stratégique » qui pourrait menacer la stabilité géopolitique mondiale déclarait le ministre britannique des Affaires étrangères, David Lammy, le 25 février.

À Bruxelles, les officiels de l’Union européenne commencent aussi à considérer l’aide au développement comme un outil au service des « intérêts stratégiques » européens, un outil qui devra donc réponde à des enjeux politiques et non plus seulement humanitaires.

« Notre objectif commun est d’être plus efficaces en orientant nos actions de manière plus stratégique et en les rendant plus visibles, à la fois pour nos partenaires et nos citoyens », analyse Thani Mohamed-Soulihi, pour qui l’UE a « une force de frappe qui peut lui permettre de répondre présent là où nos intérêts sont les plus en jeu ».

L’Ukraine est un exemple parfait : selon les données de l’Institut de Kiel, l’aide non militaire de l’UE et ses États membres est passée de moins de cinq milliards d’euros en février 2022, à 70 milliards d’euros trois ans plus tard.

Au dépend d’autres régions du monde où les enjeux stratégiques européens sont certainement moins évidents.