Accord UE-Kenya : les producteurs de roses piqués au vif
L’accord commercial entre l’UE et le Kenya signé lundi (18 décembre) pourrait affecter la filière horticole française et européenne, en particulier celle - emblématique - de la rose coupée, déjà mal en point dans l'hexagone.
L’accord commercial entre l’UE et le Kenya signé lundi (18 décembre) pourrait affecter la filière horticole française et européenne, en particulier celle – emblématique – de la rose coupée, déjà mal en point dans l’hexagone.
L’accord de partenariat économique (APE) signé lundi (18 décembre) entre le Kenya et l’UE sonne-t-il le glas de la rose française et européenne ?
« Nous prenons de plein fouet la mondialisation depuis déjà longtemps, mais si les importations augmentent encore, c’est le coup de grâce », prévient Michel Soto, l’un des derniers producteurs de roses coupées en France, installé à La crau (Var).
Café, fruits tropicaux, légumes… Le Kenya, vaste pays de la vallée du Grand Rift aux climats variés et aux terres fertiles, exporte essentiellement des produits agricoles vers l’UE à hauteur de 1,2 milliard d’euros.
Le pays est surtout un poids lourd de la production de fleurs à l’échelle mondiale. Il assure 30 % des importations de l’Europe, le reste provenant d’Amérique du Sud (Équateur, Colombie) ou de Hollande.
Sa spécialité ? La rose coupée, dont il est devenu l’un des premiers exportateurs au monde. En France, une rose sur deux vendues pour la fête des Mères, la Saint-Valentin ou à Noël a poussé dans les serres kényanes.
Accélération des importations
Cet accord commercial, lancé en 2021, vise à « stimuler » les échanges commerciaux en supprimant les droits de douane et les quotas. Plus officieusement il s’agit de contrer le programme chinois des « nouvelles routes de la soie » dont le Kenya commence à tirer profit.
S’il dispose déjà d’un accès privilégié au marché unique européen, au titre d’un premier APE entre l’UE et la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) signé en 2014, les autorisations restent temporaires, comme le note le chercheur Olivier Ballesta dans une récente étude sur la rose kényane. Ce nouvel accord pérenniserait ainsi ce libre-échange.
De plus, la bonne santé de l’horticulture kényane, secteur qui connaît la croissance la plus fulgurante dans le pays, pourrait encore accentuer les flux. Selon la même étude, entre 2014 et 2019, les exportations de roses ont augmenté de 22,6 % en valeur et de 9,8 % en volume.
Aujourd’hui la fleur représente 1,3 % du PIB kényan, et la rose près de 1 %, d’après l’interprofession Valhor.
Perte de marché
« Il y a une quinzaine d’années, il y avait 130 producteurs de roses dans le sud de la France, il n’y en a plus que 5 ou 6 aujourd’hui. Les importations y sont pour beaucoup », constate auprès d’Euractiv France Gille Rus, directeur de développement du Marché aux fleurs d’Hyères, premier lieu de vente de fleurs coupées en France et le 4e d’Europe.
Selon lui, une rose du Kenya arrive à 20 ou 30 centimes en France, alors que les producteurs français les vendent le double.
Avec l’augmentation des coûts de production – de l’énergie notamment – difficile, pour les producteurs de rester compétitifs. Résultat, la production française s’est effondrée alors que la demande reste relativement stable.
Les autres pays européens ne sont pas en reste. Si la Hollande demeure un marché important, le pays importe désormais du Kenya plus de 22% de ses fleurs.
Normes sociales et environnementales
Les producteurs français pointent également du doigt la faiblesse des normes sociales et environnementales en vigueur au Kenya, en comparaison à celles qui existent France et en Europe.
« Tout ce qu’on ne peut pas faire aujourd’hui, ils le font. Ils utilisent des produits phyto, en particulier des insecticides interdits depuis longtemps en France », avance Michel Soto. Mais cette distorsion de concurrence n’est pas spécifique au Kenya, « on a la même chose en Espagne » dit-il, regrettant l’absence d’harmonisation européenne sur ce sujet.
De nombreux reportages font état depuis plusieurs années des dégâts environnementaux engendrés par cette production horticole industrielle : surconsommation et pollution de l’eau – en particulier du lac Naivasha –, utilisation accrue de pesticides et de l’engrais chimiques.
Sans parler des cas d’exploitation de la main-d’œuvre dans les serres, « féminine et peu coûteuse », révélées par de récentes enquêtes.
De son côté l’UE assure qu’« il s’agit de l’accord de partenariat économique le plus ambitieux que l’UE ait signé avec un pays en développement en matière de dispositions en matière de durabilité ».
En effet, l’accord contient des dispositions contraignantes sur la protection du climat et de l’environnement – respect des Accords de Paris -, mais aussi du droit du travail, et de l’égalité des sexes.
Désert de production
S’il considère ces avancées positivement, Michel Sotot s’est fait une raison : les importations massives et cette concurrence déloyale sont pour lui inéluctables. La solution ? Se reporter sur d’autres variétés, saisonnières et locales et miser sur le made in France.
« Nous essayons juste de montrer que nous existons. Nous sommes très peu représentés, ne touchons pas de subventions européennes de la PAC, nos équipements sont vieillissants. Et maintenant ce nouvel accord commercial… Le risque c’est que la France et l’Europe deviennent un grand désert de production », se désole M. Soto.
De son côté, le responsable du Michel Rus suggère à l’UE de renforcer a minima la transparence pour les consommateurs. « On ne peut pas imposer de plus en plus de contraintes aux producteurs européens et continuer à importer massivement, sans en informer les consommateurs. Ils doivent connaître la valeur de la fleur qu’ils achètent ». L’horticulteur imagine par exemple un score (A, B, C…) pour toutes les fleurs vendues en Europe.
L’accord doit maintenant être soumis aux parlementaires européens, pour pouvoir être adopté définitivement.