Allemagne : la CDU de centre droit se rapproche de l’extrême droite italienne
La collaboration avec les partis d’extrême droite reste un sujet sensible en Allemagne, mais selon Jens Spahn, député de l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU), il serait temps de normaliser le parti d’extrême droite au pouvoir en Italie, Fratelli d’Italia.
La collaboration avec les partis d’extrême droite reste un sujet sensible en Allemagne, mais Jens Spahn, député de l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU, Parti populaire européen/PPE), a affirmé lors d’un entretien avec Euractiv qu’il était temps de normaliser le parti d’extrême droite au pouvoir en Italie, Fratelli d’Italia (Conservateurs et Réformistes européens, CRE).
Depuis plusieurs mois, le Parti populaire européen de centre-droit envisage une coopération plus étroite avec le parti Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, qui fait actuellement partie du groupe d’extrême droite des Conservateurs et Réformistes européens, avec lequel les centristes évitent habituellement de coopérer.
Une telle option fait débat au sein de la CDU, le plus grand parti membre du PPE et le parti dont la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, est membre. Pour des raisons historiques, il existe en Allemagne un cordon sanitaire faisant barrage aux partis d’extrême droite.
Si Fratelli d’Italia a été qualifié de parti « post-fasciste », cela ne semble pas pour autant inquiéter le député CDU Jens Spahn, qui a signalé lors d’un entretien avec Euractiv que son parti avait abandonné ses réserves sur la question de la coopération avec le parti italien.
« Le “pare-feu” — selon lequel les partenaires potentiels du PPE doivent être pro-européens, pro-OTAN, pro-État de droit et pro-Ukraine — se trouve à la droite du parti de [Giorgia] Meloni au Parlement européen », a affirmé M. Spahn, membre du conseil d’administration de la CDU.
Tout en considérant toute collaboration avec le parti allemand d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) et son groupe au Parlement européen, Identité et Démocratie (ID), comme la limite à ne pas franchir, M. Spahn pense que le cas de Mme Meloni est différent.
« Elle travaille déjà avec 26 chefs de gouvernement de l’UE […], et je n’ai entendu personne — y compris le chancelier [allemand] Olaf Scholz — dire qu’ils ne travailleraient pas avec elle », a expliqué M. Spahn.
Le député CDU ne craint pas les réactions négatives et les représailles des partis de gauche, le Parti social-démocrate allemand (SPD, Socialistes et Démocrates européens/S&D) ayant averti les électeurs du souhait du PPE de collaborer l’extrême droite.
« Personne ne connaît [la tête de liste socialiste] Nicolas Schmit ni [la tête de liste du SPD] Katarina Barley, ni en Allemagne, ni en Europe », a déclaré M. Spahn.
« Nous accuser de vouloir collaborer avec des extrémistes de droite est le dernier croquemitaine auquel s’accrochent les partis de gauche en danger », a-t-il ajouté.
Une UE plus à droite — sans les Verts
Cette situation est dans la lignée du glissement vers la droite opéré par la CDU sous la présidence de Friedrich Merz (depuis début 2022), et offre plus globalement un aperçu de l’avenir de l’Europe.
La CDU est bien partie pour conserver la présidence de la Commission et reprendre la chancellerie allemande en 2025, alors qu’elle l’avait perdue au profit du SPD d’Olaf Scholz en 2021, ce qui la placerait en bonne position dans deux des plus importantes institutions européennes (la Commission et le Parlement).
Les idées de M. Spahn pourraient jouer un rôle important. Précédemment surnommé « l’homme qui pourrait remplacer [Angela] Merkel à la chancellerie », l’ancien ministre de la Santé semble prêt à occuper un poste important en 2025.
Ses projets dévoilent une vision de l’UE beaucoup plus conservatrice après les élections.
M. Spahn soutient un accord post-électoral « centriste » avec le S&D et Renew Europe (libéraux), mais a précisé que « les Verts ne devraient pas en faire partie », car il a qualifié le groupe européen de « dogmatique ».
Cela le met en opposition avec le chef de la délégation de la CDU auprès de l’UE, Daniel Caspary, qui n’a quant à lui pas exclu un accord avec les Verts.
Le portefeuille du climat pour le PPE
M. Spahn préférerait des politiques orientées vers les entreprises, y compris une pause en matière de réglementation environnementale, et il estime que les portefeuilles de l’industrie, de la concurrence et même de la politique climatique au sein de la Commission devraient revenir au PPE.
« Frans Timmermans, l’ancien commissaire à l’Action climatique, a montré à quel point les dégâts peuvent être importants, et nous devons empêcher cela à tout prix », a-t-il ajouté.
L’interdiction de facto de la vente de nouvelles voitures à moteur à combustion à partir de 2035, adoptée alors que M. Timmermans était commissaire, est l’une des mesures les plus contestées par la CDU.
Outre la collaboration en matière de politique migratoire et de sécurité, M. Spahn — un détracteur du multiculturalisme — voit également un angle mort dans la politique sociale qu’il souhaite que l’Europe aborde.
« L’Europe devrait enfin prendre des mesures communes contre le fondamentalisme islamiste réactionnaire », a-t-il expliqué. « Dans certaines villes européennes, il représente une menace de plus en plus grande pour la liberté […]. »
Un « grand marché européen » avec Emmanuel Macron
M. Spahn a également soutenu qu’un moteur franco-allemand en bon état de marche appuierait tout cela une fois que la CDU serait au pouvoir, alors qu’il a critiqué la relation problématique du chancelier Olaf Scholz avec le président français Emmanuel Macron.
Il rêve d’un « grand marché européen » : Berlin ferait des concessions sur l’intégration des marchés de capitaux de l’UE, dont certains se méfient en Allemagne.
En retour, la France progresserait vers une union de la défense, vis-à-vis de laquelle Paris serait selon lui plus sceptique, y compris l’extension de sa dissuasion nucléaire à l’Europe.
« Nous avons besoin d’une étape pour l’Europe, [aussi importante que] l’introduction de l’euro ou [l’adoption du] traité de Maastricht », a déclaré M. Spahn.
Cette question revêt une importance particulière pour M. Spahn, qui a travaillé en étroite collaboration sur la crise de l’euro en tant que sous-secrétaire au ministère allemand des Finances, alors dirigé par Wolfgang Schäuble, décédé en décembre.
Peu avant sa mort, ce dernier lui aurait dit : « Occupez-vous davantage de Paris ».
[Édité par Anne-Sophie Gayet]