Assouplir les objectifs du Green Deal pour garantir la sécurité alimentaire dans l'UE ? Frans Timmermans met en garde
Frans Timmermans a défendu les objectifs du Green Deal dans la politique agricole de l’UE malgré les appels à donner la priorité à la sécurité alimentaire suite aux ruptures d’approvisionnement causées par la guerre en Ukraine.
Le vice-président exécutif de la Commission européenne, Frans Timmermans, a défendu les objectifs du Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) dans la politique agricole de l’UE malgré les appels à donner la priorité à la sécurité alimentaire suite aux ruptures d’approvisionnement causées par la guerre en Ukraine.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a remis l’accent sur la sécurité alimentaire, car la guerre qui se déroule actuellement implique deux puissances agricoles — la Russie et l’Ukraine — qui fournissent plus d’un tiers du blé et de l’orge dans le monde, ainsi que 17 % de l’approvisionnement en maïs et plus de 50 % de celui en huile et en graines de tournesol.
Une mention de la sécurité alimentaire devrait figurer dans les conclusions du Conseil européen informel qui se tiendra cette semaine (les 10 et 11 mars) à Versailles.
« Nous renforcerons notre sécurité alimentaire en réduisant nos dépendances à l’égard des produits agricoles et des intrants importés », peut-on lire dans le projet de conclusion, consulté par EURACTIV, qui est actuellement sur la table des ambassadeurs de l’Union européenne à Bruxelles.
En marge de cette discussion, on se demande si les objectifs des principales politiques alimentaires durables de la Commission, à savoir la stratégie « de la ferme à la table » et la stratégie de l’UE en faveur de la biodiversité, pourraient entraver la productivité agricole et, par conséquent, la sécurité alimentaire de l’Europe.
S’exprimant à l’issue d’une réunion spéciale avec les ministres de l’Agriculture des 27 États membres de l’UE la semaine dernière (2 mars), le commissaire européen à l’Agriculture, Janusz Wojciechowski, a concédé que l’UE devait « surveiller de près les objectifs de ces politiques dans le contexte de la sécurité alimentaire ».
Cependant, Frans Timmermans, le commissaire européen chargé de mettre en œuvre l’ambitieux Pacte vert pour l’Europe, a rejeté toute idée d’assouplissement des objectifs de durabilité dans la politique alimentaire du bloc, lors d’un discours devant les législateurs de la commission de l’environnement du Parlement européen (ENVI), lundi 7 mars.
« S’il vous plaît, ne croyez pas à l’illusion selon laquelle […] vous favoriseriez la production alimentaire en la rendant moins durable, en renonçant à la stratégie “de la ferme à la table”, en ne la rendant pas plus résiliente en termes d’environnement naturel et de production alimentaire », a-t-il averti.
Des ajouts « radicaux » ?
M. Timmermans a fait référence à l’objectif de réduction de l’utilisation des engrais inclus dans la stratégie « de la ferme à la table », qui pourrait s’avérer utile pour faire face aux perturbations causées par l’interdiction des importations de potasse en provenance de Biélorussie, un engrais important qui fait largement défaut en Europe.
« Je dirais donc que la stratégie “de la ferme à la table” fait partie de la réponse et non du problème », a-t-il poursuivi.
Les organisations environnementales et les Verts au sein du Parlement européen ont salué cette défense acharnée du Pacte vert pour l’Europe.
« Maintenir ces objectifs est la seule chose responsable à faire », a déclaré l’eurodéputée écologiste Tilly Metz, qui a ajouté que les stratégies « de la ferme à la table » et sur la biodiversité permettent également à l’Europe d’être plus indépendante sur le plan de la sécurité alimentaire.
Toutefois, dans un entretien avec EURACTIV, Pekka Pesonen, secrétaire général de l’association des agriculteurs de l’UE (COPA-COGECA), a déclaré que le Pacte vert n’avait pas besoin de changements radicaux, mais plutôt d’ajouts radicaux.
« Nous n’avons aucun problème avec le Pacte vert en tant que tel, mais nous avons besoin de l’aide de l’Union pour y parvenir », a-t-il précisé.
Selon lui, la crise ukrainienne offre la possibilité d’améliorer le paquet du Pacte vert pour permettre aux agriculteurs de maintenir l’approvisionnement du marché en termes de quantité et de qualité.
« Une couche supplémentaire doit être ajoutée et, permettez-moi d’être très franc, la Commission n’a pas été en mesure de le faire », a-t-il conclu.
Des pénuries alimentaires en vue
Pendant ce temps, le plus grand groupe politique au sein du Parlement européen, le Parti populaire européen (PPE), parti de centre droit, demande à l’exécutif européen de soumettre une sorte de plan stratégique européen en matière de sécurité alimentaire.
« L’attaque russe contre l’Ukraine va très probablement affecter fortement la sécurité alimentaire européenne et créer des difficultés pour nos marchés agroalimentaires », a estimé dans une note l’eurodéputé italien Herbert Dorfmann, porte-parole du PPE pour les questions agricoles.
Selon lui, les approvisionnements en blé, en soja, en huiles végétales et en viande de poulet, dont l’Ukraine est un important producteur, vont vraisemblablement ralentir dans les mois à venir, de même que la récolte de 2022 en Ukraine sera gravement mise à mal par la guerre.
Certains États membres de l’UE, comme la Hongrie et la Bulgarie, ont déjà commencé à restreindre les exportations de produits agricoles en raison des inquiétudes suscitées par le conflit en Ukraine.
Lors de l’audition de M. Timmermans, l’eurodéputé libéral néerlandais Jan Huitema a fait part de ses inquiétudes pour les agriculteurs vivant en Ukraine ainsi que pour les Ukrainiens désormais déplacés.
« Ils ne vont pas avoir de céréales, ils ne vont pas avoir de semences pour les champs, il va y avoir des pénuries alimentaires. Le problème pourrait être que les gens ne seront pas en mesure de récolter en Ukraine, que ferons-nous alors dans l’Union européenne ? »
M. Timmermans a reconnu que le risque de pénurie alimentaire ne concerne « pas tant l’Union européenne que de nombreux autres “clients” de l’Ukraine dans les pays en développement où le taux de natalité est élevé ».
« Il y a de sérieux risques que les agriculteurs ukrainiens ne puissent pas commencer à semer maintenant dans les deux prochaines semaines », a souligné M. Timmermans.