Attaques d’ours en hausse : les éleveurs ovins demandent une réaction l’UE

Alors que les derniers chiffres de la Fédération nationale ovine (FNO) font état d’une recrue d’essence des attaques d’ours en France, le syndicat demande à l’UE une meilleure évaluation des populations et une évolution du statut de protection européen afin d'améliorer la gestion des risques.

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En 2021, l’Europe comptait environ 17 000 ours (hors Russie), répartis de la Scandinavie aux Abruzzes italiennes avec de fortes concentrations en Europe centrale (Carpates). [Alex Alferez / Shutterstock]

Alors que les derniers chiffres de la Fédération nationale ovine (FNO) font état d’une recrudescence des attaques d’ours en France, le syndicat demande à l’UE une meilleure évaluation des populations et une évolution du statut de protection européen afin d’améliorer la gestion des risques.

Face à l’augmentation de la prédation en Ariège, département des Pyrénées où se concentrent 90 % des ours français, le syndicat d’éleveur tire la sonnette d’alarme :

« Après deux années de relative stabilité, nous déplorons cette année 20 % de pertes supplémentaires par rapport à l’année dernière », déplore à EURACTIV l’éleveur Franck Watts, membre de la FNO. En 2022, au mois de juillet, 700 brebis avaient fait l’objet d’attaques, contre 1200 cette année, en sachant que 1000 dossiers d’indemnisation sont déposés chaque année en moyenne à l’Office français de la biodiversité (OFB).

Pourtant, le plantigrade a bien failli disparaître à la fin du XXe siècle. Depuis la réintroduction de 10 spécimens entre 1996 et 2018 dans les Pyrénées, les populations reprennent du poil de la bête. Aujourd’hui, 76 individus au minimum évolueraient sur la chaîne franco-espagnole, dernier refuge du grand prédateur.

« L’augmentation du nombre d’ours s’accompagne d’un apprentissage des moyens passifs de protection [ feu, lumières, chiens], ils s’habituent à la présence des bergers. Nous ne sommes plus en mesure de protéger nos troupeaux », insiste le berger, qui demande des solutions concrètes de la part de l’Europe et de l’État français.

En 2021, l’Europe comptait environ 17 000 ours (hors Russie), répartis de la Scandinavie aux Abruzzes italiens avec de très fortes concentrations dans les Carpates (Slovaquie, Roumanie).

Tirs d’effarouchement

Pour les éleveurs, la solution la plus efficace à court terme reste les tirs d’effarouchement non létaux effectués avec des balles à blanc. La directive Habitats de l’UE, qui protège les grands prédateurs, autorise ce recours par mesures dérogatoires, seulement en cas d’urgence pour le troupeau et lorsque les autres systèmes de protection n’ont pas fait preuve de leur efficacité.

Selon Franck Watts, la directive européenne est encore trop « coercitive ». « Le caractère dérogatoire rend les choses très compliquées. Seules les estives [périodes de paisse des troupeaux en montagne] surprédatées peuvent bénéficier des mesures d’effarouchement, alors que toutes devraient y avoir droit. Il faut généraliser ces effarouchements. »

Les conditions ? Une attaque dans l’année, ou quatre cumulées au cours des deux dernières années pour un effarouchement simple (torche, cloches, sifflets…). Si le problème persiste, les tirs peuvent être effectués, uniquement par des agents de l’OFB. Les dérogations préfectorales sont valables 8 mois.

Opposition des associations environnementales

Mais pour les défenseurs des grands prédateurs, ces pratiques pourraient provoquer des nuisances, en particulier chez les femelles et oursons. Depuis plusieurs années, les associations déposent systématiquement des référés contre les arrêtés préfectoraux et ministériels autorisant les effarouchements. Selon elles, ces derniers ne sont pas compatibles avec la directive Habitats, dont les dérogations ne doivent pas « nuire au maintien des populations ».

Or, bien qu’en expansion, les populations françaises restent dans un état de conservation « défavorable inadéquat » selon le plan d’action ours brun de l’État (2018-2028). La Liste rouge nationale des espèces menacées de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) classe quant à elle l’ours brun en « danger critique d’extinction » dans le monde.

« Cette bataille juridique nous dépasse un peu, confie Franck Watts. Ce que nous constatons c’est que les mesures de protection passives, que ce soit les regroupements nocturnes, la présence d’un berger, ne sont pas efficaces. L’éleveur est livré à lui-même, face à des attaques qui deviennent quasi quotidiennes en Ariège ».

Un argument que balayent les associations, qui avancent un avis récent du Conseil national de la protection de la nature (CNPN) estimant que les mesures d’effarouchement n’ont qu’une « efficacité limitée » dans le temps, contrairement au triptyque chiens de protection, bergers et parcs nocturnes électrifiés, plus à même de prévenir les risques.

« Tôt ou tard il y aura un accident »

Pour les éleveurs de la FNO, les effarouchements visent aussi à « réinculquer à l’ours la peur ». Selon eux, il en va de la sécurité publique. « À la différence du loup, qui s’en prend très rarement à l’homme, l’ours brun est responsable de la plupart des attaques mortelles en Europe. Tôt ou tard il y aura un accident en France », avertit Franck Whatts.

Bien qu’exceptionnels, les accidents se multiplient en Europe. Dans les Pyrénées ariégeoises, un chasseur a frôlé la mort en 2021, avant de pouvoir abattre in extremis l’animal. Une instruction judiciaire est toujours en cours. Cette année, un randonneur de 26 ans a succombé à une attaque à Caldes, dans la province de Trente, en Italie.

Plus à l’est de l’Europe, la situation est autrement plus tendue. En Roumanie, 154 attaques d’ours ont eu lieu entre 2016 et 2021 ; 158 personnes blessées et 14 tuées, selon les chiffres officiels.

Le pays des Carpates qui accueille la plus importante population d’ours en Europe (entre 6 et 8 000) a annoncé en avril dernier son intention d’autoriser l’abattage de 426 individus en 2023, contre 140 l’année dernière. Greenpeace Roumanie a rapidement dénoncé « une stratégie cruelle et inefficace », contraire à la directive européenne, et pointe du doigt le lobby de l’industrie de la chasse qui souhaite réintroduire une chasse aux trophées commerciale.

Évaluation des populations et adaptation du statut

« Il faut reconnaître que la conservation européenne des grands prédateurs est une réussite, en particulier en France, mais la gestion, elle, est un échec partout », confesse à EURACTIV la présidente de la FNO Michèle Boudouin. Selon elle, cet échec s’évalue en matière de dommages dans les élevages, mais aussi économiques pour l’Union européenne.

À travers le programme européen LIFE, l’Union a dépensé 3,6 millions d’euros par an entre 1992 et 2019 pour accompagner les pays dans la conservation des grands prédateurs – en cofinançant la réintroduction de l’ours en France – et pour aider les bergers à protéger leur bétail. Des projets en cours pour améliorer l’efficacité des mesures d’atténuation dans de nombreuses régions de l’UE s’élèvent à 36 millions d’euros.

L’UE finance également le pastoralisme à travers les fonds de la PAC (Fonds européen Agricole pour le développement rural). En 2021, les collectivités des Pyrénées ont ainsi attribué plus de 8,2 millions d’euros, contre 5,5 millions d’euros en 2015. À cela s’ajoutent les indemnisations des dégâts dans les troupeaux qui s’élèvent à 414 483 d’euros sur l’année 2021.

« Ces aides de la PAC, à l’origine pour équiper la montagne et aider les bergers à vivre dans de bonnes conditions, ont été détournées au profit de l’ours. Nous ne voulons pas être payés pour nourrir les ours », s’emporte Franck Whatts.

Pour l’éleveuse Michèle Boudouin, ainsi que les eurodéputés ayant fait voter une résolution dans ce sens fin novembre 2022 au Parlement européen, la Commission doit mieux évaluer l’impact économique de la progression de ces grands prédateurs. Évaluer également l’évolution des populations, réaliser une cartographie transfrontalière, afin de proposer une gestion adaptée des grands prédateurs en fonction de leur véritable état de conservation en Europe.

L’article 19 de la directive Habitats permet en effet de modifier le statut de protection des populations « dès que l’état de conservation souhaité est atteint ». Lors d’un débat précédent le vote de la résolution, la Commission européenne s’était montrée très sceptique vis-à-vis de ces demandes, rappelant que l’état de conservation des grands prédateurs n’était pas atteint dans la plupart des États membres.