Au second tour de l’élection présidentielle française, les Français plus divisés que jamais
Le président français sortant Emmanuel Macron paraît être le favori lors du second tour de scrutin dimanche 24 avril, mais la candidate d'extrême droite Marine Le Pen ne peut être écartée d'emblée, car les Français semblent plus divisés que jamais.
Le président français sortant Emmanuel Macron paraît être le favori lors du second tour de scrutin dimanche 24 avril, mais la candidate d’extrême droite Marine Le Pen ne peut être écartée d’emblée, car les Français semblent plus divisés que jamais.
Dimanche 24 avril, la France choisira entre les deux projets radicalement différents proposés par Emmanuel Macron, qualifié de libéral et représentant de l’élite, et l’eurosceptique populiste Marine Le Pen. L’affiche est la même qu’en 2017, mais les électeurs apparaissent désormais plus divisés, assombris par la lassitude et la désillusion.
Emmanuel Macron favori, mais une victoire de Marine Le Pen reste possible
Les intentions de vote indiquent un avantage au profit du président sortant Emmanuel Macron, avec un écart entre les candidats nettement plus restreint qu’en 2017. Il avait alors le bénéfice de la nouveauté, et ne concentrait pas autant de ressentiment et de critiques qu’aujourd’hui.
À l’époque, Mme Le Pen se débattait encore avec une image très négative, perçue comme le porte-flambeau de l’extrême droite française et l’héritière de son père Jean Marie Le Pen.
Entre-temps, elle a modéré ses opinions plus radicales et s’est engagée à ne pas sortir la France de l’UE, si elle est élue, mais à changer le bloc « de l’intérieur ».
Par ailleurs, axant davantage sa campagne sur le thème du pouvoir d’achat, première préoccupation des Français, elle a gagné encore plus de terrain auprès des classes populaires.
De même, l’arrivée dans le paysage politique du candidat d’extrême droite anti-immigration Éric Zemmour a achevé de « dédiaboliser » Mme Le Pen et son parti aux yeux de nombreux Français.
Interviewé sur France Inter cette semaine, Brice Teinturier, politologue et directeur général adjoint de l’institut de sondage Ipsos France, a déclaré qu’ « il y a un avantage incontestable » pour M. Macron. Mais « une victoire très large d’Emmanuel Macron [comme en 2017] est très peu probable » selon lui.
Des électeurs « faiseurs de roi »
Contrairement à l’élection précédente, une victoire de Marine Le Pen reste toujours possible et cette perspective donne des frissons dans les couloirs du pouvoir européen à Bruxelles, mais aussi dans la plupart des pays européens.
Les chefs des gouvernements espagnol, portugais et allemand ont pris une mesure rare en rédigeant une lettre ouverte jeudi (21 avril), exhortant les électeurs français à réélire Macron, a rapporté le partenaire d’EURACTIV, EFE, rompant avec la tradition de longue date de ne pas interférer dans les élections nationales d’un autre pays.
M. Teinturier identifie trois conditions pour que Mme Le Pen ait une chance d’être élue.
Tout d’abord, il faudrait les électeurs qui se sont abstenus lors du premier tour, près de 13 millions de personnes, et qui choisissent finalement d’aller voter au second, le fassent « davantage pour Marine Le Pen que pour Emmanuel Macron ».
Quant aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon, « il faut [qu’ils] votent autant pour Marine Le Pen que pour Emmanuel Macron », pour donner une chance à la candidate d’extrême droite de remporter l’élection.
À ce stade, environ un tiers de ceux qui ont voté pour M. Mélenchon ont déclaré qu’ils voteront pour le président sortant, et un sur cinq pour Marine Le Pen. Pour l’instant, la moitié restante souhaite s’abstenir, ou voter blanc ou nul.
Il s’agit d’une différence notable avec 2017, quand la moitié des électeurs de gauche radicale s’étaient reportés sur M. Macron au second tour, et moins d’un sur dix avait choisi Mme Le Pen.
Enfin, une plus faible mobilisation des électeurs de M. Macron du premier tour avantagera son adversaire.
Ainsi, « la victoire de Marine Le Pen n’est pas à exclure », conclut M. Teinturier, et pourrait être influencée par la participation finalement constatée.
Les tactiques des deux camps
Au lendemain du second tour, Emmanuel Macron et Marine Le Pen se sont attelés à gommer leurs défauts, en adoptant deux stratégies différentes.
M. Macron a choisi le contact direct avec les citoyens en se déplaçant sur le terrain pour tenter de montrer une proximité avec le peuple – en contraste frappant avec sa campagne discrète du premier tour.
Mme Le Pen a quant à elle cherché à « présidentialiser » son image, à travers des longues conférences de presse thématiques, pour séduire les électeurs qui doutent encore de sa capacité à diriger le pays.
Après le second tour, un « troisième tour » ?
Mais le vote de dimanche n’est que la première moitié de la recomposition électorale française. Tous les partis politiques ont déjà les yeux rivés sur les élections législatives de juin, qui pourraient compliquer l’équilibre des forces politiques dans le pays et ont donc déjà été qualifiées par certains experts de « troisième tour » de l’élection présidentielle.
C’est à ce moment-là que la donne pourrait changer, si les Français choisissent une majorité à l’Assemblée hostile au nouveau chef de l’État. Si cela devait se produire, le pouvoir du président élu serait amoindri, Emmanuel Macron ou Marine Le Pen étant contraints à une cohabitation avec un gouvernement porteur d’un projet politique différent.
Quel est l’état d’esprit des Français ?
Ce qui est sûr, c’est que cette élection crée des tensions au sein de la société.
Après le débat de l’entre-deux-tours, Adrien, sexagénaire qui connaît bien les milieux de gauche, résumait ses inquiétudes : « j’entends autour de moi beaucoup de gens qui renvoient Macron et Le Pen dos à dos, qui disent que c’est la même chose de voter pour l’un ou pour l’autre. Ça m’attriste, car ce n’est pas vrai ».
Et à ceux qui s’indignent du fait que M. Macron soit « arrogant » ou « de droite », il rétorque : « oui, c’est moins grave d’être arrogant que d’être un facho […] et oui, c’est moins grave d’être de droite que d’extrême droite », affirme-t-il en se désolant.
Victor, un artiste électeur de Jean-Luc Mélenchon qui écoute notre conversation, n’est pas d’accord. Alors qu’il aimerait « faire barrage » à Marine Le Pen, « le caractère et l’idéologie néolibérale et eurobéate » d’Emmanuel Macron lui rend difficile de lui accorder sa voix. « L’absence de mea culpa » de la part du président sortant est aussi un élément déterminant.
Il hésite aujourd’hui entre voter Macron et le vote blanc, mais avertit qu’il ne veut pas le « conforter Macron dans les dérives autoritaires des cinq dernières années où il n’a pas arrêté de flirter l’extrême droite ».
Entre la candidature libérale et pro-européenne de M. Macron et celle populiste et eurosceptique de Mme Le Pen, certains ont défini cette élection comme l’affrontement entre « la France d’en haut » et « la France d’en bas ».
Même si elle est réductrice, cette distinction explique dans une certaine mesure les hésitations d’une partie importante d’un électorat qui, sans être d’extrême droite, est en colère contre Emmanuel Macron, coupable d’avoir délaissé, voire aggravé, les questions liées à la justice sociale et au réchauffement climatique, tout en étant consciente du danger et des risques que l’arrivée de Marine Le Pen à l’Élysée pourrait provoquer.