Aux portes de Schengen, les illusions perdues des Roumains et des Bulgares
Plus de dix ans que la Roumanie et la Bulgarie patientent dans l'antichambre de Schengen. À quelques heures d'un vote à Bruxelles, personne ne semble plus y croire dans ces deux pays tentés par l'euroscepticisme.
Plus de dix ans que la Roumanie et la Bulgarie patientent dans l’antichambre de Schengen. À quelques heures d’un vote à Bruxelles, personne ne semble plus y croire dans ces deux pays tentés par l’euroscepticisme.
Côté roumain, au poste-frontière de Giurgiu, la file de poids lourds atteint déjà quatre kilomètres en ce matin de début décembre.
Trois heures qui en deviennent six… blasés, les chauffeurs interrogés par l’AFP égrènent les longues minutes d’attente sur la route menant au contrôle douanier vers la Bulgarie.
Pour Alexandru Birnea, routier depuis 13 ans, l’entrée dans Schengen, vaste zone de libre circulation permettant de voyager sans contrôles aux frontières, faciliterait la vie de milliers de transporteurs.
« On aimerait éviter de perdre autant de temps et donc d’argent dans ces queues interminables afin de retourner plus vite auprès de nos familles », explique le chauffeur de 36 ans.
Mais à l’évocation de la réunion des ministres européens de l’Intérieur jeudi, il sourit amèrement : « l’accession à Schengen a déjà été reportée des dizaines de fois », lâche-t-il, fatigué des promesses jamais tenues.
Blocage de l’Autriche
La Commission européenne réclame cet élargissement de longue date et a renouvelé son appel en novembre. Si la touristique Croatie s’attend à une réponse positive, la Roumanie (19 millions d’habitants) et la Bulgarie (6,5 millions) sont confrontées à de tenaces réticences.
Les deux anciens pays communistes ont pourtant rejoint l’UE avant elle, dès 2007, et remplissent les critères techniques depuis 2011, mais il leur a été demandé des progrès en matière de justice et de lutte anti-corruption.
Placés sous la loupe du Mécanisme de coopération et de vérification, un dispositif de surveillance renforcé, ils en sont sortis en 2019 pour Sofia et le 22 novembre dernier pour Bucarest. De quoi raviver pour un temps les espoirs.
Des pays réfractaires comme la Suède ont revu leurs positions ces derniers mois au regard des efforts fournis par la Roumanie, notamment face à la gestion des réfugiés ukrainiens et à l’importance stratégique du pays qui héberge désormais plusieurs bataillons de l’OTAN.
Las, l’Autriche a durci son discours, dénonçant un afflux de demandeurs d’asile qui s’aggraverait en cas d’élargissement de l’espace Schengen.
« Ils ne passent pas par la Roumanie », mais majoritairement par la Serbie, a réagi le ministre roumain de l’Intérieur Lucian Bode, faisant référence aux plus de 128 000 migrants comptabilisés de janvier à octobre par l’agence européenne Frontex sur la « route des Balkans de l’Ouest ».
Le refus de Vienne « reflète surtout des enjeux de politique intérieure », dans un contexte de montée de l’extrême droite dans les sondages, relève le professeur de sciences politiques Sergiu Miscoiu.
« L’impossible »
Les Pays-Bas, longtemps hostiles, ont eux modéré leur position et sont enclins à donner leur feu vert à la Roumanie mais restent « préoccupés » par la Bulgarie.
« Je veux qu’on m’assure qu’on ne peut pas franchir la frontière avec un billet de 50 euros », a souligné la semaine dernière le Premier ministre néerlandais Mark Rutte, s’attirant les foudres du gouvernement bulgare.
Le ministre de l’Intérieur Ivan Demerdjiev a rejeté des propos « insultants » et une attitude « discriminatoire », rappelant « les efforts exceptionnels déployés pour répondre aux exigences des partenaires européens ».
« On attend l’impossible du pays le plus pauvre et le plus corrompu de l’UE », résume l’hebdomadaire bulgare Capital.
Pour M. Miscoiu, « un vote négatif renforcerait les eurosceptiques, notamment en Bulgarie qui a déjà eu quatre élections ces deux dernières années ».
« Le soutien des citoyens bulgares à Schengen s’érode avec le temps et risque d’être perdu en cas de nouveau report », écrit l’institut Open Society sur la base d’un sondage réalisé en juin, constatant parallèlement une méfiance grandissante à l’égard de toute l’UE.
« L’échec n’est pas une option », martelait d’ailleurs en octobre le chef d’Etat roumain Klaus Iohannis.