Ce que la présidentielle américaine pourrait changer en Méditerranée orientale

La Méditerranée orientale devrait rester une région stratégique pour Washington, quel que soit le vainqueur de la présidentielle du 5 novembre, même si certains équilibres régionaux pourraient être modifiés en fonction de l’identité du prochain président américain.

EURACTIV.com
ABC News Hosts Presidential Debate Between Donald Trump And VP Kamala Harris At The National Constitution Center In Philadelphia
Le candidat républicain à l'élection présidentielle, l'ancien président des États-Unis Donald Trump et la candidate démocrate à l'élection présidentielle, la vice-présidente des États-Unis Kamala Harris débattent pour la première fois pendant la campagne présidentielle au National Constitution Center le 10 septembre 2024 à Philadelphie, en Pennsylvanie. [Win McNamee/Getty Images]

La Méditerranée orientale devrait rester une région stratégique pour Washington, quel que soit le vainqueur de la présidentielle du 5 novembre, même si certains équilibres régionaux pourraient être modifiés en fonction de l’identité du prochain président américain.

Le triangle Athènes-Nicosie-Ankara a toujours causé des maux de tête aux diplomates européens, tout comme à leurs homologues américains. La Grèce et Chypre sont respectivement membres de l’Union européenne (UE) depuis 1981 et 2004, et la Grèce et la Turquie sont intégrées à l’OTAN depuis 1952.

Pour l’Europe, il est crucial de maintenir la stabilité de la région pour contrôler les flux migratoires. Pour les Américains, éviter les conflits locaux sert des objectifs plus larges au Moyen-Orient.

La diaspora grecque aux États-Unis est estimée entre 1,3 et 1,5 million de personnes, tandis que la diaspora turque rassemble entre 300 000 et 500 000 personnes. Si le vote de ces deux communautés devrait essentiellement s’appuyer sur des questions économiques, la politique étrangère des États-Unis à l’égard de la Grèce et de la Turquie sera aussi un facteur important.

Prévisibilité, imprévisibilité

Pour Panagiotis Tsakonas, professeur à l’Université d’Athènes et directeur du programme de sécurité et de politique étrangère au sein de la Fondation grecque pour la politique européenne et étrangère (ELIAMEP), le « niveau exceptionnellement bon » des relations entre les États-Unis et la Grèce au cours de la dernière décennie devrait se maintenir, et ce quel que soit le candidat élu lors du scrutin du 5 novembre.

Reste que selon Panagiotis Tsakonas, qui cite un ancien ambassadeur américain à l’OTAN, la Turquie est pour Washington « un pays avec lequel il est très difficile de vivre, mais dont il est impossible de se passer ».

« Le vainqueur, quel qu’il soit, prendra au sérieux la valeur géopolitique de la Turquie, mais Kamala Harris devrait être plus susceptible de maintenir les relations américano-turques dans le cadre d’une “relation institutionnelle”, dont le contenu sera largement défini par [le département d’État américain] », explique Panagiotis Tsakonas.

Athènes ne doit pas cependant pas nourrir « d’attentes excessives » quant au soutien de la candidate démocrate à la Grèce.

« Le maintien de la normalité de la relation transatlantique, la gestion efficace de la Russie et la stabilisation de la Méditerranée orientale ne peuvent être assurés si les relations entre les États-Unis et la Turquie sont totalement rompues », souligne le professeur.

La réélection de Donald Trump signifierait en revanche le retour des relations américano-turques à une logique « transactionnelle personnelle ».

Pour Panagiotis Tsakonas, les relations de Trump avec la Turquie ne seront pas cette fois limitées par la bureaucratie américaine, car ce dernier « aura veillé à placer ses partisans à des postes clés ».

Durant son premier mandat, Donald Trump et le président turc Recep Tayyip Erdoğan entretenaient de bonnes relations personnelles, l’ancien dirigeant américain décrivant même son homologue comme un « bon ami ».

Le républicain avait exprimé son désaccord avec l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui avait recommandé l’imposition de sanctions à l’encontre de la Turquie après que cette dernière a décidé d’acheter le système de défense aérienne S-400 à la Russie.

L’ancien président américain avait finalement cédé à la pression de la « bureaucratie américaine », et le département d’État avait imposé des sanctions à Ankara.

La question ukrainienne

Un autre élément crucial de l’élection sera la position des États-Unis sur l’Ukraine.

La Grèce soutient le gouvernement ukrainien en lui permettant, entre autres, d’utiliser le port d’Alexandroúpolis, dans le nord du pays, pour acheminer du matériel et des armes. Celui-ci est même devenu un point stratégique pour les États-Unis en Europe de l’Est, provoquant une vive réaction de la part de Moscou.

« Si l’éventuelle élection de Donald Trump entraîne un arrêt de l’aide à l’Ukraine […], l’avantage que la Grèce avait grâce au port d’Alexandroúpolis en offrant à l’OTAN et aux États-Unis la possibilité de contourner les détroits sera affaibli », explique Panagiotis Tsakonas.

Ce ne sera cependant pas le cas dans l’éventualité d’une victoire de Kamala Harris, qui « poursuivra la politique de [l’actuel président] Joe Biden et le soutien à l’Ukraine ».

Le facteur UE et Chypre

Ces dernières années, la Grèce et la Turquie ont traversé plusieurs crises liées à des différends maritimes en Méditerranée orientale. Les relations entre les deux pays se sont pourtant récemment apaisées, et un dialogue a été entamé entre Athènes et Ankara.

La question reste néanmoins très sensible, et pourrait sur le plan intérieur avoir un coût politique important pour le parti au pouvoir en Grèce, Nouvelle Démocratie (Parti populaire européen, PPE). L’influent ancien Premier ministre Antónis Samarás, membre de ce parti de centre-droit, a déjà ouvertement exprimé son opposition à tout rapprochement avec la Turquie tant qu’Ankara remettra en cause la souveraineté de la Grèce sur une partie de Chypre.

La ligne officielle de la Grèce en matière de politique étrangère est que ses relations avec la Turquie passent par Bruxelles, et que leur amélioration sera essentielle au rapprochement d’Ankara avec l’UE.

Le récent rapport de la Commission européenne sur l’état d’avancement de l’élargissement réitère les préoccupations de l’UE concernant l’État de droit en Turquie, et souligne la nécessité d’entretenir des relations de bon voisinage entre la Turquie et les États de l’UE, dont la Grèce.

Or, selon Panagiotis Tsakonas, si une éventuelle réélection du candidat républicain entraîne une perturbation, voire une rupture des relations entre les États-Unis et l’UE — combinée à un possible resserrement des relations entre les États-Unis et la Turquie sur la base de la logique transactionnelle de Donald Trump — « cela affaiblira tout “levier européen” dont dispose Athènes contre la Turquie ».

De nombreux fonctionnaires européens admettent que la cause première de l’instabilité en Méditerranée orientale est la question chypriote, et que, si celle-ci n’est pas résolue, il sera impossible de progresser sur d’autres questions en suspens.

Ankara a invoqué le coup d’État de 1974 soutenu par Athènes visant à unir Chypre à la Grèce, mais, depuis lors, la Turquie occupe 37 % de l’île.

Les Nations unies mènent des pourparlers sur la réunification et, malgré les pressions exercées par Nicosie, il n’est pas prévu que l’UE y participe directement, car les États membres restent divisés sur la question. L’UE et les États-Unis ont tous deux rejeté la solution à deux États proposée par Ankara et soutiennent la réunification de l’île.

Chypre revêt également une importance géopolitique cruciale pour les États-Unis en raison de sa proximité avec le Moyen-Orient. Quant à l’UE, Nicosie est aujourd’hui la porte d’entrée de la région, offrant un corridor maritime pour l’acheminement de l’aide humanitaire à Gaza.

Chypre a également été accusée de servir de base militaire israélienne et de fournir une assistance à Tel-Aviv, ce qui a donné lieu à des manifestations au début de l’année, ce que Nicosie nie.

Contrairement à l’UE, la Turquie a adopté une position claire en faveur de la Palestine et contre les actions d’Israël — un allié clé des États-Unis — à Gaza.

Quel que soit le président élu, « notre point de vue sur les États-Unis et notre dialogue de haut niveau resteront inchangés […] la Turquie est l’un des alliés les plus forts de l’OTAN », a rappelé le président Erdoğan.

Toutefois, l’agence Reuters a récemment cité ce dernier en disant qu’un changement potentiel à la présidence des États-Unis pourrait être positif pour l’industrie de la défense turque en pleine croissance.

« Nous pensons que l’élection américaine aura un rôle déterminant à cet égard. Nous verrons séparément quelles mesures peuvent être prises en fonction des résultats de l’élection, mais je pense que l’aiguille tourne en faveur de la Turquie », a déclaré le président turc en juillet dernier, alors que le président sortant Joe Biden était encore le candidat démocrate en lice.

[Édité par Anne-Sophie Gayet]