Ceuta : Sánchez fait cavalier seul pour défendre le Maroc

Le Premier ministre espagnol cherche à éviter un différend diplomatique avec Rabat avant d'avoir tous les éléments à sa disposition

EURACTIV.com
Le groupe parlementaire du PSOE applaudit tandis que la deuxième vice-présidente et ministre du Travail et de l'Économie sociale, Yolanda Diaz, reste assise lors d'une séance plénière du Congrès des députés, le 3 septembre 2026 à Madrid, en Espagne. [Photo : Fernando Sanchez/Europa Press via Getty Images]

MADRID – Alors que les répercussions politiques de la crise de Ceuta menacent de dégénérer, Pedro Sánchez se trouve dans une situation délicate, d’autant plus que de plus en plus d’hommes politiques espagnols s’interrogent sur les raisons pour lesquelles son parti continue de soutenir le gouvernement de Rabat.

Le passage d’environ 80 000 personnes du Maroc vers l’enclave espagnole d’Afrique du Nord a plongé l’Espagne dans une grave crise de sécurité nationale et a déclenché des querelles au sein du gouvernement espagnol quant à ce que celui-ci savait de cette vague migratoire, et depuis quand.

Le franchissement de la frontière espagnole en juillet a été qualifiée par Sánchez de « violation de l’intégrité territoriale de l’Espagne ». Pourtant, lorsqu’on leur a demandé qui était à l’origine de cette violation, les ministres espagnols, à l’instar de leurs homologues marocains, ont pointé du doigt les mafias de passeurs et la désinformation sur les réseaux sociaux, allant même jusqu’à accuser la Russie et Israël.

À Madrid, les regards se sont tournés vers les dirigeants marocains, et Sánchez a dû répondre à des questions venant de tous les horizons politiques : sa politique de longue date d’amitié avec le Maroc aurait-elle non seulement échoué, mais aussi enhardi le royaume ? Rabat revendique la souveraineté sur Ceuta et l’autre enclave espagnole en Afrique, Melilla.

Le Maroc sous les feux de la rampe

Jeudi, un mois après l’incident frontalier qui a coûté la vie à plus de 100 personnes, Sánchez a prononcé son premier discours devant le Parlement pour expliquer sa gestion de la crise. Le Premier ministre socialiste espagnol a affirmé qu’il n’existait aucune « preuve solide » que Rabat, un « allié de confiance », était à l’origine de cet afflux désastreux.

Sa déclaration contrastait avec un rapport de police publié la veille, qui affirmait que les forces de sécurité marocaines avaient « planifié » et « activement guidé » les migrants vers une frontière habituellement très contrôlée.

Sánchez a confirmé par la suite que la gendarmerie marocaine avait « laissé les gens franchir la frontière pendant 10 heures », mais s’est abstenu d’accuser les autorités marocaines d’avoir « planifié et exécuté » cet exode. « S’il existait des preuves contre le Maroc, nous agirions avec fermeté », a-t-il déclaré.

Ni l’opposition, ni même ses alliés de gauche ne semblent convaincus. Cet afflux « a pris naissance au Maroc, a été autorisé par le Maroc, et le gouvernement en avait connaissance car il en avait été averti », a affirmé Alberto Núñez Feijóo, le chef du Parti populaire (conservateur).

« Qui nous a attaqués ? », a demandé le leader d’extrême droite Santiago Abascal. « Pourquoi êtes-vous le seul à défendre le Maroc ? »

La gauche, quant à elle, a exhorté Sánchez à clarifier le rôle du Maroc dans cette crise. « Je demande de la transparence », a déclaré Ione Belarra, députée d’extrême gauche de Podemos, qui a appelé à la rupture des relations diplomatiques et commerciales avec Rabat.

« J’accuse le Maroc d’avoir envoyé 80 000 personnes à sa frontière pour faire tomber le gouvernement espagnol […] Mohammed VI [le roi du Maroc] est un assassin », a déclaré Gabriel Rufián, député de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC), un allié de Sánchez.

Face à une levée de boucliers croissante, Sánchez a déclaré que tous les rapports des services de sécurité et de renseignement antérieurs à l’afflux de migrants seraient déclassifiés, afin de prouver, a-t-il ajouté, que son gouvernement n’avait reçu aucune « alerte préalable ».

Une politique d’apaisement qui a échoué ?

À gauche, les députés ont critiqué ce qu’ils ont qualifié de politique d’apaisement de Madrid envers Rabat, marquée par le revirement historique de l’Espagne sur le Sahara occidental, une ancienne colonie espagnole annexée illégalement par le Maroc depuis 1975.

« Avec le Sahara, vous avez sacrifié votre crédibilité au nom d’une soi-disant “diplomatie sans faille” », a dénoncé Rufián, un député catalan.

En 2022, le Parti socialiste (PSOE) de Sánchez a rompu avec une politique d’État de longue date prônant la neutralité et le soutien au mouvement d’autodétermination sahraoui. Cette décision a été largement perçue en Espagne comme une concession visant à apaiser Rabat après un nouvel afflux meurtrier de migrants en 2021, lorsque 10 000 personnes avaient pris d’assaut Ceuta.

Par la suite, les forces de sécurité marocaines ont assoupli les contrôles aux frontières en réponse à la décision de l’Espagne d’autoriser le dirigeant sahraoui Brahim Ghali à se faire soigner dans un hôpital local, ce qui avait provoqué la colère de Rabat.

Le Maroc, dont la coopération en matière de migration et de sécurité est importante pour l’Espagne et l’Union européenne, n’a pas cherché à dissimuler que ses actions n’étaient rien d’autre qu’une mesure de représailles.

« Certaines actions ont des conséquences », avait déclaré à l’époque Karima Benyaich, alors ambassadrice du Maroc en Espagne.

Aujourd’hui, alors que des parlementaires, les services de sécurité et d’anciens hauts responsables espagnols dénoncent ouvertement l’intention du Maroc d’annexer Ceuta et Melilla, la pression s’intensifie sur Sánchez pour qu’il agisse.

Sánchez a reconnu que « la coopération doit être différente » à la suite des événements de juillet. Il a toutefois ajouté que l’Espagne « ne peut pas s’engager dans un conflit diplomatique majeur avec un pays voisin sans disposer de faits pour l’étayer ».

« J’appelle à la prudence », a déclaré Sánchez.

(bw, mm, rh)