Chute du gouvernement Barnier : l’heure des choix pour le Rassemblement national

Le Rassemblement national (RN) s’apprête à voter la censure du gouvernement du Premier ministre Michel Barnier, ce qui pourrait remettre en cause la « normalisation » engagée par le parti d’extrême droite, alors que le mouvement semble hésiter sur sa stratégie politique.

Euractiv France
Marine le Pen, le 2 décembre 2024. EPA-EFE/MOHAMMED BADRA

Le Rassemblement national (RN) s’apprête à voter la censure du gouvernement du Premier ministre Michel Barnier, ce qui pourrait remettre en cause la « normalisation » engagée par le parti d’extrême droite, alors que le mouvement semble hésiter sur sa stratégie politique.

À quelques heures de l’examen par les députés des deux motions de censure déposées par les partis de gauche du Nouveau Front populaire (NFP) et par le RN, mercredi 4 décembre à 16 h, le gouvernement de Michel Barnier ne tient plus qu’à un fil et la cheffe du mouvement d’extrême droite aiguise ses grands ciseaux.

« Censurer ce budget est, hélas, la seule manière que nous donne la Constitution pour protéger les Français d’un budget dangereux, injuste et punitif qui de surcroît aggrave les déficits déjà monstrueux de sept ans de macronisme », a expliqué Marine Le Pen sur X, le 3 décembre.

Fort de 140 élus sur 577 députés, en comptant ses alliés de l’Union des droites pour la République (UDR), le parti d’extrême droite avait dès septembre expliqué mettre le gouvernement « sous surveillance ». Et les concessions de Michel Barnier — durcissement de la politique migratoire, abandon de la hausse des taxes sur l’électricité prévue dans le projet de budget 2025, etc. — ne devraient pas suffire à empêcher Marine Le Pen de renverser la table.

« En votant la censure, le RN satisfait la majorité de ses électeurs, qui est favorable à la chute du gouvernement », note pour Euractiv le politologue Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS. « Mais il risque de fragiliser sa stratégie de “notabilisation”, et cela pourrait inquiéter les chefs d’entreprises et les cadres qui avaient rejoint le mouvement aux dernières législatives. Ce petit jeu est donc très dangereux. »

Alors que le président du RN, Jordan Bardella, expliquait en juin dernier devant une assemblée de dirigeants rassemblés par le Medef avoir « l’ambition d’une rupture responsable, soucieuse de la stabilité des institutions », le président de l’organisation patronale Patrick Martin n’a pas manqué lundi 2 décembre de noter dans un message sur X que « personne [n’avait] intérêt à affaiblir une économie française déjà fragile », et que « les ménages et les entreprises » feraient les frais de la chute de l’exécutif.

Alors que les dirigeants du RN se sont efforcés ces derniers jours de souligner — si le projet de Loi de finances 2025 (PLF) n’était pas validé dans les temps — qu’il serait possible de voter une loi spéciale pour collecter les impôts et ainsi « préserver [le] pays de tout risque d’instabilité budgétaire », la censure du gouvernement pose plus largement la question de la stratégie politique du mouvement d’extrême droite.

« Deux options sont en permanence sur la table », continue Luc Rouban. « Faire du RN un grand parti conservateur, ayant vocation à absorber les autres formations de droite et c’est l’option libérale défendue par Jordan Bardella. Ou préférer comme Marine Le Pen une politique de rupture, plus sociale. Le parti tente actuellement de jouer sur les deux tableaux, mais cette position est difficilement tenable sur le long terme. »

Grand vainqueur de la campagne des Européennes de juin 2024, Jordan Bardella a ces dernières semaines fait un tour de France pour présenter son premier livre, signant des autographes à la chaîne et communiquant à outrance sur sa popularité. Au contraire, Marine Le Pen a durant de longs mois été engluée dans le procès des assistants du parti d’extrême droite au Parlement européen, et elle risque cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire.

De quoi remettre en cause la hiérarchie du parti, alors que le président du RN expliquait le 18 novembre sur un plateau de télévision que « ne pas avoir de condamnation à son casier judiciaire » était essentiel pour être candidat à une élection.

« La possible condamnation de Marine Le Pen et sa décision de faire tomber le gouvernement sont entièrement liées », affirme pour Euractiv le sociologue Erwann Lecoeur, spécialiste de l’extrême droite. « Elle a abandonné sa stratégie de respectabilité et décidé de déclencher le chaos pour reprendre la main, pour ne pas apparaître trop faible. Elle est terrifiée par le fait que Jordan Bardella puisse apparaître comme une alternative pour la présidentielle de 2027. Ce dernier soigne en attendant sa communication. Mais il ne faut pas s’y tromper, nous sommes en train de nous acheminer vers une guerre des chefs, et elle sera sans merci. »

La cheffe du RN sera fixée sur son avenir judiciaire le 31 mars prochain, lors d’un verdict historique qui pourrait déterminer une bonne partie de l’avenir politique de la France.