Chypre veut relancer les négociations avec la Turquie sur la division de l’île

Nicosie fait pression pour nommer un représentant spécial chypriote dans l’espoir de relancer les discussions avec la Turquie concernant la division de l’île, en se servant du processus turc d’adhésion à l’UE comme incitant.

Euractiv.com
European Council in Brussels
Le président chypriote Nikos Christodoulides alors Conseil européen à Bruxelles le 30 juin 2023. [EPA-EFE/OLIVIER MATTHYS]

Nicosie fait pression pour nommer un représentant spécial chypriote dans l’espoir de relancer les discussions avec la Turquie concernant la division de l’île, en se servant du processus turc d’adhésion à l’UE comme incitant, selon ce qu’a appris EURACTIV.

Ce changement de stratégie sur la question intervient à la suite de la réélection du président turc Recep Tayyip Erdoğan le mois dernier ainsi que des élections grecques et chypriotes.

« L’une des tâches envisagées accordées [à un nouveau représentant spécial] serait de négocier avec Ankara, dans le but de souligner tout ce que la Turquie a à gagner d’une Chypre réunifiée », a confié un fonctionnaire chypriote à EURACTIV.

« L’UE est particulièrement bien placée pour présenter de telles incitations à Ankara, qui se trouvent sur la table depuis un certain nombre d’années, mais qui ne se sont pas matérialisées pour différentes raisons », a-t-il ajouté.

L’éventuelle nomination d’un représentant n’a pas encore été discutée au niveau de l’UE, mais devrait être évoquée lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union ce jeudi (20 juillet), ont indiqué à EURACTIV quatre personnes au fait de la question.

L’île de Chypre a été divisée après l’invasion turque de 1974, initiée par un bref coup d’État fomenté par la Grèce. La partie nord se trouve depuis sous le contrôle du gouvernement autoproclamé de la « République turque de Chypre du Nord » (RTCN), qui n’est pas officiellement reconnue par la communauté internationale.

La tentative de négociations la plus récente entre les deux parties remonte à 2017, au terme de laquelle les pourparlers visant à réunifier l’île divisée ont échoué, marquant la fin d’un processus considéré comme le plus prometteur depuis des générations pour mettre un terme à des décennies de conflit.

Une conjoncture favorable

Ce nouvel élan fait suite à la demande surprise de la Turquie de la semaine dernière : Ankara souhaitait que l’UE relance la candidature de son pays à l’adhésion à l’UE, qui se trouve au point mort, comme condition préalable au déblocage de la candidature de la Suède à l’adhésion à l’OTAN.

Alors qu’Ankara a progressé sur plusieurs réformes économiques ces dernières années, son processus d’adhésion est de facto en suspens depuis 2016, en raison de tentatives de coup d’État nationales, de la détérioration de l’État de droit et des relations tendues avec son voisin grec, membre de l’UE.

Dans le cadre de l’accord conclu avec l’OTAN pour accélérer l’entrée de la Suède dans l’Alliance militaire occidentale, Stockholm a soutenu les efforts de la Turquie en faveur de la libéralisation du régime des visas de l’UE et de la modernisation de l’union douanière.

Au cours de leur réunion ce jeudi, les ministres des Affaires étrangères de l’UE devraient « passer en revue les relations de l’UE avec la Turquie », a déclaré un haut fonctionnaire de l’UE avant la réunion.

« Le nouveau gouvernement constitue le moment idéal pour discuter de l’une des relations les plus importantes de l’UE : il s’agit de l’un de nos plus grands voisins et d’un pays candidat à l’adhésion à l’UE », a expliqué le haut fonctionnaire.

En amont des discussions, Service européen pour l’action extérieure (SEAE), le service diplomatique de l’UE, a rédigé une brève note de service, consultée par EURACTIV, qui — hormis une explication des faibles chances qu’a la candidature à l’adhésion d’Ankara d’aboutir — contient des conseils destinés aux ministres des Affaires étrangères sur les moyens de « contribuer activement à la reprise rapide des négociations sur le règlement de la question chypriote ».

L’idée ne date pas d’hier, puisque les dirigeants du bloc ont fait savoir en 2020 qu’ils étaient prêts « à jouer un rôle actif pour appuyer ces négociations, y compris en nommant, dès que celles-ci auront repris, un représentant auprès de la mission de bons offices des Nations unies ».

En juin, les dirigeants européens ont également réaffirmé que l’UE était « prête à jouer un rôle actif dans le soutien, à chaque étape, du processus mené sous l’égide des Nations unies, en utilisant tous les moyens appropriés à sa disposition ».

« [Les dirigeants de l’UE] ont lié la position de la Turquie à l’égard du problème chypriote à l’avenir des relations entre l’UE et la Turquie dans le but de redynamiser les relations en utilisant l’élan postélectoral », a ajouté le fonctionnaire chypriote.

Représentant spécial

C’est dans ce contexte que Nicosie souhaite nommer un représentant spécial de l’UE pour encourager les autorités des deux parties à reprendre les négociations.

« Des mesures constructives de la part d’Ankara sur le problème chypriote nous permettront d’envisager plusieurs ouvertures à l’égard de la Turquie en réponse, sous la forme d’un paquet graduel et mutuellement bénéfique, parallèlement à la reprise et aux progrès des négociations menées par l’ONU, créant ainsi une situation bénéfique pour tous », a déclaré le fonctionnaire chypriote.

« L’UE dispose des outils et des incitations nécessaires pour sortir de l’impasse », a expliqué le fonctionnaire chypriote, évoquant l’approfondissement des relations.

Le représentant rendrait compte aux dirigeants de l’UE lors du Conseil européen et assurerait la liaison avec les Nations unies et les garants de l’accord, à la tête du processus de règlement, selon les informations d’EURACTIV.

Il reste cependant à savoir quel rôle l’UE jouerait dans de tels pourparlers de règlement aux Nations unies.

« La nomination d’une personnalité politique connue et respectée permettrait de créer l’élan nécessaire aux efforts de reprise des négociations sur le problème chypriote », ont affirmé les Chypriotes.

« Nos partenaires de l’ONU se sont montrés très réceptifs à cette idée », a indiqué la source chypriote.

Toutefois, les diplomates de l’UE estiment que les négociations risquent de ne pas aboutir, car les positions sont très éloignées les unes des autres, ou qu’il faudrait beaucoup de temps pour qu’elles portent leurs fruits.

Pour l’instant, la modernisation de l’union douanière et la libéralisation du régime des visas « semblent faire partie des possibilités que nous envisageons » pour relancer les relations, a déclaré un diplomate de l’UE, précisant que la reprise des négociations d’adhésion « doit encore faire l’objet d’un débat ».

[Édité par Anne-Sophie Gayet]