Comment la France perd du terrain dans l’agriculture européenne
L'Italie, l'Espagne et la Pologne redessinent la balance des exportations alimentaires de l'Union européenne.
La France, longtemps puissance agricole du bloc, a vu son excédent commercial agroalimentaire diminuer l’année dernière, touchée par sa dépendance vis-à-vis des exportations vers les marchés hors UE et par des difficultés à répondre à la demande intérieure, tandis que d’autres pays de l’UE gagnent du terrain.
Grâce à ses vins, ses céréales et ses produits laitiers, la France est l’étoile agricole de l’Europe. En 2024, la valeur de la production du pays s’élevait à 88,3 milliards d’euros, soit la plus élevée de l’UE, devant l’Allemagne (75,5 milliards d’euros), l’Italie (70,2 milliards d’euros) et l’Espagne (68,7 milliards d’euros).
Pourtant, la balance commerciale est en baisse. En 2025, Paris a enregistré ses plus mauvais résultats commerciaux dans le secteur agroalimentaire depuis un quart de siècle, avec le plus faible excédent depuis 25 ans.
Il ne s’agit pas seulement d’une crise à court terme, mais du résultat à la fois de chocs externes et de problèmes structurels plus profonds.
Dépendance vis-à-vis des marchés non européens
Pendant des décennies, l’excédent agroalimentaire français a été alimenté par des exportations à forte valeur ajoutée, telles que le vin et les spiritueux, vendus à la fois au sein de l’UE et à des pays tiers.
Mais cet équilibre a changé. « Ces dernières années, la France est devenue un importateur net sur le marché européen, et la majeure partie de son excédent provient désormais principalement de pays tiers », explique Sébastien Abis, chercheur en géopolitique alimentaire à l’Institut français des relations internationales et stratégiques (IRIS).
Cette dépendance croissante a rendu la France particulièrement vulnérable lorsque des tensions commerciales sont apparues au cours de l’été.
En juillet et août, les deux principaux marchés d’exportation de la France pour le vin et les spiritueux, les États-Unis et la Chine, ont imposé des droits de douane élevés : 15 % sur les vins et spiritueux de l’UE aux États-Unis et jusqu’à 34,9 % sur les spiritueux en Chine.
L’impact a été immédiat : les exportations de vin ont chuté de 8 % en valeur, et celles de spiritueux ont même plongé de 25 %.
La France a également connu une forte baisse de ses exportations de céréales, touchée par de mauvaises récoltes en 2024 et la perte de l’Algérie, acheteur clé de blé, en raison de tensions géopolitiques.
Pour M. Abis, le problème était en partie dû à un excès de confiance stratégique. « Nous avons surestimé notre capacité à fidéliser certains clients », explique-t-il.
D’autres ont mieux réussi
D’autres pays de l’UE ont mieux géré les défis en se concentrant sur des produits locaux de haute qualité ou des technologies efficaces, et en s’appuyant davantage sur le commerce intra-UE, explique Yari Vecchio de l’université de Bologne.
L’Espagne, par exemple, a consolidé sa position de quatrième exportateur de l’UE grâce à « un avantage concurrentiel évident en termes de coûts » pour des produits clés tels que les fruits, l’huile d’olive et la viande de porc, explique M. Vecchio.
En Europe de l’Est également, les concurrents se sont développés rapidement. La Pologne, en particulier, a accru sa capacité de production et d’exportation en combinant « une forte rentabilité avec une chaîne industrielle agroalimentaire de plus en plus intégrée », note le chercheur.
Mais l’exemple le plus flagrant est celui de l’Italie, qui mise sur la qualité et l’image de marque plutôt que sur les prix, en utilisant les indications géographiques, selon M. Vecchio. Le pays a atteint un niveau record d’exportations de produits agroalimentaires d’environ 73 milliards d’euros en 2025, soit une hausse de 5 % par rapport à la même période en 2024.
Le succès italien s’explique également par une stratégie marketing coordonnée, explique Marine Raffray, économiste agricole à la Chambre d’agriculture française. « Les Italiens exportent en groupe ; ils se concentrent sur la marque nationale plutôt que sur les spécialisations régionales. Cela est beaucoup moins visible en France. »
Demande manquée
La France a également souffert d’un certain élitisme.
« La France a manqué un marché européen qui n’est pas exclusivement haut de gamme », explique M. Abis.
S’appuyant sur une tradition forte et codifiée, elle n’a pas su s’adapter à l’évolution de la demande des consommateurs, qui recherchent de plus en plus des produits moins chers et plus pratiques et ne veulent plus passer des heures dans la cuisine à préparer un boeuf bourguignon.
Dans le domaine des fruits et légumes, le pays est désormais en déficit. La consommation s’éloigne des produits frais au profit des produits transformés. « Nous consommons davantage de jus, de fruits en conserve et de compotes. Pour les produire, nous avons besoin d’installations industrielles dont nous ne disposons pas en quantité suffisante », explique M. Raffray.
Mais la construction d’usines prend du temps et nécessite une planification à long terme, ce qui pose problème à la France, selon Burkhard Schaer, directeur de l’agence franco-allemande de recherche agricole ECOZEPT. « Il n’y a pas de visibilité dans l’agriculture conventionnelle française », dit-il, faisant référence à l’évolution des politiques agricoles ces dernières années, depuis les ambitions environnementales du Green Deal jusqu’à l’assouplissement récent des réglementations pour les agriculteurs.
Avec une main-d’œuvre vieillissante, « aucune mesure n’est en place pour assurer le renouvellement générationnel », ajoute M. Schaer. Les gains de productivité ne compensent plus entièrement le départ de nombreux agriculteurs, en particulier dans le secteur de l’élevage.
Les équipements vieillissent également. La moitié des usines agroalimentaires françaises n’ont pas été modernisées depuis le début des années 2000, selon M. Abis.
Le déficit de la France a remodelé le marché unique. Le pays est en train de devenir un marché de destination pour ses partenaires voisins.
L’ancien président français Charles de Gaulle, qui a un jour posé la célèbre question « Comment peut-on gouverner un pays qui compte 258 variétés de fromages ? », serait consterné de voir que même le secteur emblématique du fromage français ressent les effets de la crise.
« Nous importons davantage de fromages industriels des Pays-Bas pour répondre à la demande croissante de « fromages d’ingrédients » utilisés dans les aliments transformés », explique M. Raffray.
Tout n’est pas perdu
M. Abis met en garde contre l’alarmisme. « Pendant un demi-siècle, la balance commerciale française a affiché un excédent. Aujourd’hui, celui-ci a diminué, mais nous ne sommes pas encore en déficit », note-t-il, soulignant la balance commerciale agricole négative de l’Allemagne.
La crise est également aggravée par des facteurs cycliques. La faiblesse de l’euro par rapport au dollar a nui à la compétitivité, explique M. Raffray.
La hausse des prix des matières premières, en particulier du cacao, qui a bondi d’environ 30 % après des perturbations liées aux conditions météorologiques, a également pesé lourdement sur la balance commerciale. Sans ces chocs, affirme M. Abis, les performances commerciales de la France dans le secteur agroalimentaire auraient été nettement meilleures.