Comment l’Europe structure la gauche française
Alors que les élections législatives de 2022 ont remis la gauche au centre du jeu politique et la placent en première opposition parlementaire à Emmanuel Macron, les questions européennes demeurent un facteur majeur des clivages qui existent en son sein.
Alors que les élections législatives de 2022 ont remis la gauche au centre du jeu politique et la placent en première opposition parlementaire à Emmanuel Macron, les questions européennes demeurent un facteur majeur des clivages qui existent en son sein.
Même si elles ont toujours existé, les différences entre partis de gauche sur la construction et l’intégration européennes sont de plus en plus visibles. Elles structurent leurs discours et leurs programmes et contribuent à redessiner le paysage politique français.
Un clivage européen existant au sein même des partis
Certes, le clivage européen est un élément de distinction entre les partis, mais le politiste spécialiste de la gauche Rémi Lefebvre* note qu’il « existe une fracture aussi à l’intérieur des partis politiques eux-mêmes : Jean-Pierre Chevènement est parti du Parti socialiste sur cette question, comme Jean-Luc Mélenchon en 2008 ».
Un « scepticisme [qui] a toujours existé au sein du PS », explique M. Lefebvre, et qui a toujours structuré la pensée socialiste vis-à-vis de l’Europe : face à une construction européenne jugée plutôt libérale, l’idée de la « réorienter vers plus de social, vers des politiques budgétaires moins restrictives, vers des politiques de relance » a toujours été présente. Parmi les promesses de l’ancien président socialiste François Hollande (2012-2017) figurait la renégociation des traités – abandonnée une fois au pouvoir.
Et si elle anime autant les débats à gauche, c’est que « l’Europe est incontestablement un élément de structuration, mais qui n’agit jamais seul », précise M. Lefebvre. « Omniprésente » dans les politiques publiques, la « question européenne » est « complètement interdépendante avec les questions sociales et économiques » et interroge donc sur « la capacité de la gauche à mener une politique alternative ».
L’Europe au cœur des négociations de l’alliance de la gauche
Avant que l’alliance qui unit aujourd’hui les principaux partis de gauche ne soit scellée, « pendant les dix ou quinze jours de négociations […] c’est principalement l’Europe qui a été mise en débat », rappelle Théo Verdier*, co-directeur de l’Observatoire Europe de la Fondation Jean Jaurès.
Cela a abouti à « des accords à géométrie variable » permettant de satisfaire tous les partenaires de la coalition, ajoute-t-il. Ainsi, l’accord avec le Parti socialiste mentionne des « dérogations transitoires » à certaines règles européennes, tandis que celui avec les communistes se réfère bel et bien à une « désobéissance ».
Malgré tout, les socialistes ont effectivement accepté de rejoindre l’union de la gauche et le principe d’une forme de désobéissance, ce qui aurait été impossible avant la crise de la Covid, qui a rebattu les cartes quant au fait de s’arranger avec certaines règles européennes contraignantes, notamment budgétaires.
En tout état de cause, les réticences et les crispations ayant amené certains cadres socialistes à dénoncer cette alliance « portent en partie sur [ses] positions sur l’Europe », remarque M. Lefebvre, en plus de « la laïcité, la politique extérieure, l’OTAN ».
Jean-Luc Mélenchon a adouci son discours sur l’Europe
Et ce n’est pas faute pour M. Mélenchon d’avoir nuancé certaines de ses positions : le « plan B » dans lequel « il a envisagé un Frexit », détaille Rémi Lefebvre, était « trop impopulaire » et a donc été abandonné, aboutissant à un projet « moins radical qu’en 2017 ».
Mais si selon Théo Verdier « il y a un fond idéologique chez Jean-Luc Mélenchon d’opposition à la construction européenne qui est très fort », son positionnement s’explique aussi par « sa base ». Une partie de l’électorat de gauche, minoritaire, mais existante, reste « frontalement opposée » à la construction européenne – notamment au sein de la gauche radicale et de l’extrême gauche.
L’avenir et la solidité de la coalition de gauche sont, à ce stade, incertains. Les prochaines élections étant les européennes de 2024, il y a fort à parier que les sujets européens feront irruption dans le débat public français et permettront une clarification ou un rééquilibrage entre les différentes forces qui composent aujourd’hui l’alliance de gauche.
[*Rémi Lefebvre est l’auteur de nombreux ouvrages sur la gauche française et sur le Parti socialiste, dont le dernier, Faut-il désespérer de la gauche ?, a été publié en 2022 par les Editions Textuel.]
[**Théo Verdier est co-auteur de l’essai La gauche française et l’Europe, paru en 2021 et édité par la Fondation Jean Jaurès.]