Comment Vladimir Poutine a changé l’Allemagne

La guerre menée par la Russie en Ukraine a contraint le gouvernement allemand à reconsidérer bon nombre de ses plans présentés il y a un an lors de la formation de la coalition de « feux tricolores », modifiant ainsi certaines lignes et les politiques clés du pays.

/ / / EURACTIV Allemagne
10590532
Alors que le nouveau gouvernement avait pour objectif de « surmonter le statu quo », comme l’avait affirmé le chef de file du FDP, Christian Lindner, personne ne s’attendait à ce que l’on assiste au Zeitenwende, le « tournant ». [CLEMENS BILAN/EPA]

La guerre menée par la Russie en Ukraine a contraint le gouvernement allemand à reconsidérer bon nombre de ses plans présentés il y a un an lors de la formation de la coalition dite de « feux tricolores », modifiant ainsi certaines lignes et les politiques clés du pays.

L’accord de coalition entre les Verts, le Parti libéral-démocrate (Freie Demokratische Partei, FDP) et le Parti social-démocrate d’Allemagne (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, SPD) qui a été présenté le 24 novembre 2021, marque un tournant historique pour de nombreuses raisons. En effet, il s’agit non seulement de la première fois dans l’histoire de l’Allemagne que trois partis se réunissent pour former une coalition, mais il s’agit également de la fin de l’ère d’Angela Merkel — qui a dirigé la plus grande économie d’Europe pendant 16 ans.

Si l’accord, intitulé « Oser plus de progrès », visait à initier une nouvelle ère de politique plus progressiste, ces promesses ont rapidement été mises à l’épreuve lorsque la guerre en Ukraine a éclaté et bouleversé la politique allemande.

Alors que le nouveau gouvernement avait pour objectif de « surmonter le statu quo », comme l’avait affirmé le chef de file du FDP, Christian Lindner, personne ne s’attendait à ce que l’on assiste au Zeitenwende, le « tournant ».

Frappée par de multiples crises — de la guerre à la flambée des prix de l’énergie — la coalition tripartite a dû renoncer à bon nombre d’orientations qu’elle avait annoncées il y a un an.

Les sociaux-démocrates rompent avec les vieilles traditions

La guerre en Ukraine a marqué un revirement majeur pour le SPD, qui était auparavant un fervent partisan du rapprochement avec la Russie. Enracinés dans la politique de paix de l’ancien chancelier social-démocrate Willy Brandt, qui a jeté les bases d’une politique plus détendue vis-à-vis de l’Union soviétique pendant la Guerre froide (Ostpolitik), de nombreux membres du SPD croyaient encore que Moscou pouvait être un partenaire de l’Occident.

Rolf Mützenich, président du SPD au Bundestag, avait notamment appelé à améliorer les relations avec la Russie en décembre. « S’il est possible de renouer avec les principes et les leçons de la détente […], cela peut être le premier pas vers un monde plus pacifique », avait-il déclaré à la veille du début de la guerre d’agression de Vladimir Poutine.

La guerre en Ukraine a obligé le SPD à reconsidérer des positions établies de longue date. La proclamation du Zeitenwende par le chancelier allemand Olaf Scholz a marqué un changement significatif dans l’approche des affaires étrangères et à la défense, notamment les livraisons d’armes, les dépenses de défense, les sanctions et la diplomatie.

« Compte tenu du tournant que représente l’agression de [Vladimir] Poutine, notre approche est la suivante : ce qui est nécessaire pour garantir la paix en Europe, nous le ferons », avait déclaré M. Scholz à l’époque. Lentement mais sûrement, il a réussi à orienter son parti vers une nouvelle voie qui allait briser des tabous majeurs.

Il a non seulement créé un fonds de défense spécial d’un montant de 100 milliards d’euros pour accroître les capacités opérationnelles de l’armée du pays, mais il s’est également engagé à investir plus de 2 % du PIB de l’Allemagne dans sa défense, conformément aux objectifs de l’OTAN.

En outre, le SPD, qui était traditionnellement opposé à la livraison d’armes dans toute zone de crise, a peu à peu revu sa position. Après avoir essuyé de vives critiques de toutes parts, il a, à contrecœur, donné son feu vert à la livraison d’armes légères, puis d’armes lourdes, à l’Ukraine et est actuellement le quatrième plus grand fournisseur d’aide militaire au pays.

Chez les Verts, la pilule a du mal à passer

Les Verts ont également dû faire un certain nombre de concessions au cours de la première année de mandat de la coalition de « feux tricolores ». Le parti a fait des compromis sur des principes fondamentaux, mais ses partenaires de coalition ont retardé ou bloqué nombre des projets chers aux Verts.

Lorsque la Russie a attaqué l’Ukraine, et que le gaz est devenu hors de prix, l’Allemagne a commencé à se tourner vers le charbon. « C’est dur à avaler, mais dans cette situation, il est tout à fait nécessaire de réduire la consommation de gaz », avait souligné le ministre de l’Économie Robert Habeck en juin.

Ensuite, il y a eu un désaccord qui a duré plusieurs mois sur l’opportunité de reporter la sortie du pays du nucléaire — une question sur laquelle les écologistes étaient particulièrement investis. Si un report de la sortie a finalement été évité, les dernières centrales nucléaires du pays fonctionneront pendant plusieurs mois de plus que prévu, une mauvaise nouvelle pour de nombreux Verts fervents antinucléaires.

Les Verts ont également encaissé un coup sur la politique agricole. Alors que l’accord de coalition prévoyait de grandes ambitions auxquelles les Verts adhéraient, telles que l’introduction d’un label obligatoire pour le bien-être animal et le « soutien à la mise en place d’un élevage plus respectueux des animaux en Allemagne », nombre de ces initiatives ont été bloquées par le ministère des Finances dirigé par le FDP.

Le ministre écologiste a montré de plus en plus ouvertement sa frustration à l’égard de son partenaire de coalition libéral. « Celui qui dit non à ce financement, dit à long terme non à la viande d’origine allemande et à l’élevage en Allemagne », avait-il affirmé en septembre.

Les libéraux cherchent à améliorer leur image

Pour le FDP, entrer dans une coalition avec les Verts et les sociaux-démocrates de centre-gauche n’a jamais été le premier choix. Les libéraux étant politiquement plus éloignés de leurs partenaires de coalition, leur rôle dans la coalition s’est avéré être une arme à double tranchant.

Alors que les observateurs, en particulier les Verts et les ONG environnementales, reprochaient au FDP de trop camper sur ses positions malgré les multiples crises qui nécessitaient une action immédiate, la direction du parti a déclaré qu’elle avait en fait trop de compromis — surtout après avoir subi quelques défaites importantes aux élections régionales.

L’une des principales promesses du chef du parti, Christian Lindner, qui a lui-même revendiqué le poste de ministre des Finances, était la prudence fiscale. L’accord de coalition ne promettait ni de nouveaux impôts ni de nouvelles exemptions au « frein à l’endettement » constitutionnel à partir de 2023.

Un an après son entrée en fonction, M. Lindner affirme avoir atteint ces deux objectifs. Cependant, ses détracteurs estiment que cela n’est dû qu’à des artifices de comptabilité, notamment par la création d’une nouvelle dette publique en dehors du budget fédéral officiel, dans ce qu’on appelle les « budgets fantômes », comme l’« actif spécial » de 100 milliards d’euros destiné à soutenir l’armée allemande sous-financée, et le « bouclier de protection » de 200 milliards d’euros contre la crise énergétique.

Même la Commission européenne est intervenue et a prévenu qu’en 2023, « l’orientation générale de la politique budgétaire de l’Allemagne est estimée être expansionniste dans une situation d’inflation élevée » et donc « non conforme à l’orientation budgétaire » convenue par les États membres.

Au niveau européen, M. Lindner est largement resté sur sa position en matière de discipline budgétaire, affirmant que « toute réforme des règles budgétaires doit respecter le principe fondamental de la solidité financière ».

En dépit de la pression croissante exercée de toutes parts, M. Lindner a également su résister aux appels à un emprunt commun de la Commission européenne et des plus grands États membres de l’Europe en réponse aux crises actuelles.

Mais la pression monte encore, notamment depuis que l’annonce des importants programmes de lutte contre l’inflation a sapé la crédibilité de l’Allemagne en matière de prudence budgétaire.