Dans la Drôme, des élus rêvent d’un «Fribourg rural»

Un label, un territoire, un projet de société. Le modèle de « Biovallée », encore en gestation, tend une perche aux zones rurales de la Drôme pour leur donner un rôle moteur dans l’économie verte. Sauront-elles la saisir ?

EURACTIV.fr
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Un label, un territoire, un projet de société. Le modèle de « Biovallée », encore en gestation, tend une perche aux zones rurales de la Drôme pour leur donner un rôle moteur dans l’économie verte. Sauront-elles la saisir ?

Quelques kilomètres après la descente en gare de Valence TGV, un spectacle envoûtant s’offre au voyageur. De part et d’autre de la route en colimaçon qui s’enfonce dans la vallée, surgissent des champs de maïs et des plaines tapissées de tournesols en fleurs. Encore quelques virages et le paysage dévoile tout son potentiel : au loin se déploient les contreforts du Vercors, rehaussés par les couleurs vives des étendues de lavande. D’un bout à l’autre de la vallée de la Drôme, sauvage et rurale, se dresse tout un chapelet de villages épars.

Dans cette bulle coupée des clameurs de la ville, la démographie résiste, elle progresse même assez fortement à l’ouest. L’agriculture reste incontournable, elle concerne plus de 10% des actifs, pour lesquels l’environnement n’est pas un vain mot. Environ 28% des producteurs de la vallée se sont convertis au « bio ». 10 fois plus que la moyenne nationale… Un destin inattendu pour ce département, traversé par une rivière autrefois impropre à la baignade et berceau du plus grand site nucléaire d’Europe. Les imposantes installations du Tricastin, à cheval entre la Drôme et le Vaucluse, cohabitent aujourd’hui avec un autre projet de territoire.

Eco-territoire de référence en Europe

Depuis 2006, les quatre communautés de communes de la Vallée (Val de Drôme, Diois, Crestois et Saillans), réparties sur une arête de 100 kilomètres, tentent ensemble de devenir un éco-territoire de référence à l’échelle européenne. « Un Fribourg rural », comme le surnomment les élus depuis un voyage effectué en 2009 dans cette ville allemande, connue pour ses éco-quartiers solaires et son centre-ville entièrement piéton. « Là-bas, il y a des panneaux photovoltaïques sur toutes les maisons et la desserte des quartiers par un tramway a été pensée avant la construction des logements. En France, on construit d’abord, ensuite on pense aux transports », remarque Gilles Magnon, président de la Communauté de communes du Crestois.

Pour donner corps au projet, la marque Biovallée®, a été déposée. Elle est décernée aux structures répondant à des critères déclinés dans une charte : effectuer la moitié de ses achats chez des fournisseurs locaux, investir dans les énergies propres, rémunérer ses salariés au-delà du Smic… Plus globalement, une stratégie est en train de s’engager afin de parvenir, d’ici 2020, à couvrir la totalité des besoins des ménages -hors transports- par les énergies renouvelables (solaire, éolien, hydraulique et bois-énergie).

Gymnase de Piégros doté de 160m2 de panneaux photovoltaïques
 

Le saut à accomplir est colossal, car celles-ci représentent à peine 8% du mix-énergétique des 102 communes concernées. Une montée en puissance de la production est prévue (voir encadré), mais aujourd’hui, les premiers bourgeons viennent surtout des actions consacrées à l’efficacité énergétique.

Au printemps dernier, les intercommunalités associées à Biovallée ont décidé d’encourager les propriétaires privés à rénover leur logement avec l’initiative Dorémi (dispositif opérationnel de rénovation de la maison individuelle).

Une gageure tant le marché est morcelé : « Un particulier qui se lance dans la rénovation thermique va faire face à une superposition de devis pas du tout optimisés. Les artisans ne savent pas faire de proposition globale. Au final, c’est toujours trop cher, et jamais adapté », constate Olivier Sidler. Cet ingénieur de formation, ancien conseiller du Grenelle de l’environnement, est aujourd’hui à la tête d’un bureau d’études de renommée internationale, Enertech, installé à Félines-sur-Rimandoule, un village drômois dont la faiblesse démographique est inversement proportionnelle aux convictions écologiques de la population.

80 habitants, mais 23% de voix pour la candidate Eva Joly en mai dernier. Est-ce un handicap d’avoir pignon sur champ ? Absolument pas, rétorque ce spécialiste, qui parvient à attirer des talents diplômés de Polytechnique ou Centrale.

Créer un marché local de l’efficacité énergétique

Depuis plusieurs semaines, Olivier Sidler est à pied d’oeuvre pour inciter les artisans à se regrouper en fonction de domaines de compétences complémentaires (chauffage, menuiserie, plomberie etc.) La démarche est loin d’être naturelle pour ces professionnels habitués à « l’individualisme ». Mais les opportunités sont là. 60% des logements de la Biovallée ont été construits avant 1975, selon le cabinet Inddigo, qui a réalisé une étude prospective sur le profil du territoire en 2040. Une dizaine de maisons doivent dans un premier temps servir de cobayes, avec l’objectif affiché de ramener la consommation sous la barre des 50 kwh/m2, soit la catégorie la plus performante. Reste à trouver les volontaires…qui ne semblent pas se bousculer. « Sans doute par manque de communication autour du projet », observe Olivier Sidler.

Installée dans le village d’Allex à l’ouest de la vallée, la famille Clauzonnier connaît le programme Dorémi et aimerait que sa maison de crêpi clair aux volets bleus bénéficie du dispositif. Avec 10 autres foyers, le couple a d’ores et déjà participé à un concours relayé par Biovallée et dont le but est « d’appliquer Kyoto à la maison ». En clair, réaliser 8% d’économies d’énergies entre décembre 2011 et avril 2012, mais seulement par des gestes quotidiens.

A Allex, les familles se sont mobilisées pour réduire leur consommation d’énergie

Implication citoyenne

Largement sensibilisés à ces enjeux, les participants d’Allex n’ont eu aucun mal à pulvériser l’objectif, atteignant même 20% d’économies. Certains travaillent dans l’éducation, la santé voire l’environnement. « Pour un public en précarité, le discours à adopter est différent, relève Magali Clauzonnier. Quand on est pauvre, s’en sortir suppose de consommer plus. » « Il faut avoir une approche extrêmement fine et psychologique de la chose, confirme Alain Bernard, qui s’est également joint à ce défi entre voisins. Dans certaines familles, la télévision fonctionne dans plusieurs pièces, elle est souvent le principal loisir. Demander de l’éteindre ne va pas de soi. »

Le pari amical qu’ils se sont lancé en appelle bien d’autres. « Et si on installait une mini-éolienne de quartier ? » lance une jeune femme. Sur le territoire du Diois, à l’est de la vallée, deux opérations de ce type ont été recensées. Mais l’éolien a encore un effet repoussoir sur la population. Certains élus n’osent même plus aborder le sujet avec leurs administrés. « A chaque fois, c’est la levée de boucliers. Ils hurlent à cause de la pollution visuelle », relate Gilles Magnon, maire de Piégros.

Pour « démystifier » ces machines, une « éolienne colibri », de petite taille et conçue par une société locale de Valence, sera exposée au public sur un « éco-site » issu de la récupération d’une friche de la SNCF.

L’écosite abrite des entreprises et des artistes

Installé dans le village d’Eurre, cet espace de presque 20 hectares porté par la communauté du Val de Drôme est devenu la vitrine écologique de la vallée : chaufferie bois, panneaux solaires sur les toits, éclairage basse consommation, utilisation de la production locale de Douglas d’Ardèche et de pin noir dans le bâti… Il sera aussi le lieu d’accueil de la conférence nationale sur les territoires à énergie positive, du 26 au 28 septembre.

Sur place, les activités économiques (pépinière d’entreprises) côtoient les troupes d’artistes, à l’image de la compagnie Transe Express, connue pour ses performances aux Jeux Olympiques d’Albertville et d’Athènes. A terme, 300 à 400 emplois pourraient être développés. Ce site témoin se veut le point de départ d’un réseau de 7 ou 8 autres écoparcs, qui pourraient être cofinancés par Biovallée.

Des élus sceptiques

Pour exister, le projet a besoin de sortir de terre des réalisations concrètes qui fédèrent les quatre intercommunalités. Celles-ci financent Biovallée au prorata de leur superficie et de leur démographie, puis optent pour une participation à la carte, en fonction des initiatives qui les intéressent. « Ça ne percole pas encore jusqu’au bout », reconnaît Jean-Marc Bouvier, vice-président de la Communauté du Val de Drôme.

Avec plus de 8000 habitants, la commune de Crest aurait pu avoir un rôle moteur. Mais dans le fief du député-maire UMP Hervé Mariton, la partition se joue en solo. La municipalité n’adhère ni à la marque Biovallée ni à aucune intercommunalité. De l’avis de certains élus, cet isolement volontaire, hérité de conflits politiques survenus dans les années 90, ne pourra pas durer. Si Biovallée décolle, « les entreprises de Crest vont y perdre de ne pas avoir le label », estime M.Bouvier.

Certains élus ayant rallié le projet sont pourtant sceptiques. Carole Thourigny, mairesse d’une petite commune du parc naturel du Vercors, redoute l’effet millefeuille  : « Le risque est de rajouter un échelon sans réelle plus-value. Pour les gens, la répartition des compétences entre le Parc du Vercors, la Communauté et Biovallée est incompréhensible. » Les mois qui viennent seront cruciaux. Plus les élus et la population trouveront des raisons d’être attachés à Biovallée, moins le projet sera susceptible d’être chahuté par les élections municipales de 2014.