Comment l'UE s'attaque au monopole sur l'IA des géants de la tech
La Commission envisage de recourir à différents outils réglementaires pour favoriser le développement des assistants basés sur l'IA
La décision prise la semaine dernière par la Commission européenne d’obliger Google à autoriser ses concurrents dans le domaine de l’IA à opérer sur les appareils Android pourrait marquer un tournant décisif pour les ambitions des géants de la tech en matière d’IA en Europe.
Jeudi dernier, l’Union européenne a invoqué le règlement sur les marchés numériques (DMA) – sa législation phare visant à réguler le pouvoir de marché de géants tels que Google, Apple et Meta à partir de 2024 – pour émettre une injonction obligeant l’entreprise à autoriser d’autres IA à fonctionner sur les téléphones Android certifiés par Google. Actuellement, Gemini est préinstallé sur ces téléphones Android, ce qui lui confère un accès privilégié.
L’injonction d’interopérabilité de l’UE oblige Google à permettre à ses concurrents de s’intégrer aux fonctionnalités Android jugées essentielles à une bonne intégration. Cette mesure signifie que des outils d’IA tels que ChatGPT d’OpenAI, Claude d’Anthropic ou encore Vibe de Mistral pourront bénéficier de conditions équitables pour attirer des utilisateurs via la plateforme mobile de Google à partir de juillet prochain.
Cette décision s’inscrit dans le cadre d’un effort plus large de l’Union européenne pour intervenir sur les marchés de l’IA en pleine expansion, dans le but d’empêcher les géants technologiques habituels de dominer un autre domaine important.
Il s’agit d’une affaire à suivre de près, estime Fiona Scott Morton, professeure à la Yale School of Management, qui a déclaré à Euractiv que la question des assistants IA est cruciale pour l’UE.
« Il est très important qu’ils prennent les bonnes décisions et qu’ils exigent leur respect », a-t-elle affirmé.
L’importance d’une intervention précoce
« Une fois que le monopoleur est bien établi, il y a d’importants effets de réseau et d’effets liés aux données », a averti Scott Morton. « Il est très difficile de déloger ce monopoleur ; il est donc bien plus simple de l’empêcher d’exister dès le départ. »
En d’autres termes, une intervention dès maintenant permettra à la Commission de s’épargner « énormément de travail par la suite », a-t-elle ajouté.
Le mois dernier, dans le cadre d’une enquête en cours sur Meta en matière de concurrence, la Commission a eu recours à un outil réglementaire rarement utilisé pour contraindre un autre géant de la tech à ouvrir sa plateforme à des IA concurrentes.
Cette mesure prise à l’encontre de WhatsApp, propriété de Meta, a insufflé un peu de l’élan initial du DMA à la tâche minutieuse que représente l’application des règles classiques de concurrence de l’UE.
Dans les deux cas, l’intention est claire. L’Union européenne souhaite empêcher les géants de la tech d’utiliser leur pouvoir de marché pour accaparer le secteur émergent des assistants IA.
L’application de messagerie WhatsApp est largement utilisée dans l’UE, avec environ 50 millions d’utilisateurs actifs par mois, tandis qu’Android représente la majorité (environ 60 %) du marché mobile régional.
La Commission ne souhaite pas que « l’IA ne soit qu’une extension des écosystèmes existants que l’on observe dans le monde technologique », a indiqué Zach Meyers, du groupe de réflexion européen CERRE, à Euractiv.
En intervenant à un stade précoce, les observateurs du marché espèrent que le DMA élargira le choix des consommateurs et permettra aux innovateurs en IA de rivaliser plus efficacement.
Max von Thun, directeur de l’Open Markets Institute Europe, estime que cette loi favorisera l’émergence d’une nouvelle génération de concurrents, tels que les moteurs de recherche basés sur l’IA. Mais von Thun précise que le succès n’est pas garanti, suggérant que les retards réglementaires en font « une course contre la montre ».
Méfiez-vous de la riposte
Un obstacle potentiel réside dans la riposte des géants de la technologie eux-mêmes, qui concentrent leurs efforts de relations publiques sur l’interopérabilité, affirmant qu’elle menace la vie privée et la sécurité des Européens.
En juin dernier, Apple a même annoncé qu’il ne déploierait pas la refonte de Siri basée sur l’IA dans l’UE, en imputant directement la responsabilité au DMA.
Si les préoccupations en matière de vie privée et de sécurité sont légitimes, elles ne devraient pas servir « d’excuse pour maintenir des systèmes plus fermés qu’ils ne devraient l’être », a déclaré Meyers.
La mise en place de marchés de l’IA compétitifs dépendra également de la capacité de l’Union à persévérer et à aller jusqu’au bout de ses engagements.
La Commission doit garantir une « application effective » du DMA, a souligné Scott Morton, ajoutant que le succès futur pourrait alors se mesurer à la présence de nombreux concurrents dans le domaine de l’IA.
« Ce serait une anecdote amusante à raconter lorsque les gens affirment qu’il n’y a pas d’innovation en Europe ou que la réglementation étouffe l’IA », a-t-elle ajouté.
(nl, cm)