De l’électricité à la défense : les éoliennes offshore en première ligne

Au large de la Pologne, les éoliennes du projet Baltic Power fourniront de l’électricité à 1,5 million de foyers. Mais dans une mer Baltique sous tension, elles joueront aussi un rôle stratégique : surveiller et protéger les côtes européennes.

/ EURACTIV.com
[Getty Images/Patrick Pleul_picture alliance]

À douze milles marins au large de la ville de Łeba, sur la côte polonaise, les premières éoliennes du projet Baltic Power — sur les 76 prévues — transforment durablement le paysage.

Destiné à devenir l’un des plus grands parcs éoliens offshore de Pologne, Baltic Power devrait produire assez d’électricité pour alimenter 1,5 million de foyers. Toutefois, son rôle ne se limite pas à l’énergie : les éoliennes de 120 mètres de haut serviront également de sentinelles, surveillant mer et ciel à la recherche d’activités hostiles.

À l’ère où l’espionnage et le sabotage menacent les infrastructures énergétiques et de communication de l’Europe sur fond de guerre en Ukraine et de tensions avec la Russie, le potentiel des parcs éoliens en matière de surveillance militaire reste encore largement inexploité.

Comme le secrétaire d’État polonais aux Affaires européennes, Ignacy Niemczycki, l’a expliqué à Euractiv lors d’une promenade en bateau sur le site du nouveau parc éolien : « Nous considérons les infrastructures différemment qu’il y a un an. »

Un appel au réveil

L’entrée de lFinlande et la Suède dans l’OTAN, en 2023 et 2024, avait valu à la mer Baltique le surnom de « lac de l’OTAN »Cependant, après trois années marquées par la prolifération de drones, de navires espions, d’incidents aériens et de sabotages de câbles, ce surnom commence à sonner creux.

Seules deux bandes côtières de la Baltique n’appartiennent pas à l’OTAN ; toutes deux sont russes, et la région est en train de devenir un point d’ignition géopolitique. Aujourd’hui, l’alliance militaire cherche à rallier les rangs serrés des éoliennes offshore, comme le projet Baltic Power, à la défense de l’Europe.

Les explosions sur les gazoducs Nord Stream 2 en 2022 ont été un véritable « coup de semonce » pour l’Union européenne, explique Julian Pawlak, chercheur associé à l’Université militaire de Hambourg (HSU). Les nations occidentales ont appris à leurs dépens qu’elles « n’ont pas une connaissance complète du domaine maritime de la mer Baltique ».

La destruction, à Noël dernier, du câble sous-marin Estlink 2 reliant le marché nordique de l’électricité au réseau électrique de la Baltique, juste avant que cette dernière ne coupe ses liens avec la Russie, a été une autre alerte brutale. Cela a incité l’OTAN à mettre en place une opération militaire en réponse à cette situation.

Quand l’éolien rencontre la défense

L’OTAN envisage depuis des années de doter les infrastructures énergétiques offshore d’outils de surveillance. Dans le passé, transformer des plateformes pétrolières en bases militaires s’est avéré irréalisable en raison des coûts, de la sécurité et des contraintes techniques, explique Julian Pawlak.

C’est là que les éoliennes entrent en jeu : elles sont hautes, décentralisées, et se comptent par centaines au large de la côte baltique de l’Union européenne. De plus, ces infrastructures sont déjà équipées de détecteurs d’oiseaux et de transpondeurs qui signalent leur emplacement aux sous-marins, précise le chercheur.

Baltic Power, situé à moins de 200 kilomètres de l’enclave russe de Kaliningrad, équipe ses nouvelles tours de radars et de capteurs, conformément à une liste de contrôle de sécurité établie par le ministère polonais de la Défense, expliquait en juin Marcin Godek, responsable de l’exploitation et de la maintenance du parc éolien.

« Il existe une symbiose parfaite entre les éoliennes offshore et la protection des côtes », note Kristof Verlinden, garde-côte belge de réserve qui gère les parcs éoliens offshore pour le compte de la société Parkwind. Selui lui, il s’agit également de « sentinelles ou de bases avancées qui surveillent la situation à cinquante kilomètres ou plus de la côte ».

Des atouts… et des cibles

L’importance croissante des parcs éoliens s’accompagne d’un risque accru d’attaques.

« Les menaces qui pèsent sur les infrastructures énergétiques en mer sont bien réelles », affirme Giles Dickson, directeur général du groupe de pression Wind Europe. « Les actifs font l’objet d’attaques physiques, et pas seulement de cyberattaques », ajoute-t-il, évoquant plusieurs attaques visant des câbles en mer Baltique.

Le gouvernement suédois a récemment interrompu treize projets de parcs éoliens en mer Baltique, invoquant des « conséquences inacceptables pour la défense militaire de la Suède » et des interférences avec l’armée.

Et les turbines européennes attirent aussi l’attention du Kremlin.

En Pologne, les responsables du projet Baltic Power ont cartographié les menaces potentielles dans la région avant de commencer la construction. Ils ont rapidement été victimes du spoofing (navires se faisant passer pour d’autres) et ont fait face à des tentatives de brouillage des signaux. Ces incidents les ont obligés à revoir les plans initiaux, a déclaré Marcin Godek.

Face à cette nouvelle réalité, WindEurope a engagé d’anciens militaires pour assurer la liaison avec l’OTAN.

« Vous ne pouvez pas construire un parc éolien en mer en Belgique si vous ne vous engagez pas à partager un grand nombre de données avec les militaires et à héberger leur matériel s’ils vous le demandent », déclare Giles Dickson.

Selon Kristof Verlinden, Parkwind dispose des fondations nécessaires pour permettre aux garde-côtes d’installer des capteurs et des systèmes de détection à usages multiples. Des employés se rendent presque quotidiennement sur les turbines offshore et signalent toute irrégularité.

En Belgique, Parkwind organise des exercices conjoints avec les garde-côtes « pour s’entraîner, vérifier et démontrer que nous sommes prêts à faire face aux menaces à la sécurité », indique Kristof Verlinden. « Nous sommes prêts à partager nos données telles que les données AIS, les câbles DAS et à donner accès à nos caméras orientées vers la mer. »

Mais la perspective d’un réseau d’éoliennes partageant des données entre elles, avec leurs exploitants et les gouvernements, soulève également des questions.

Julian Pawlak a souligné la nécessité pour les députés de préciser si les opérateurs devraient avoir accès aux informations qu’ils recueillent. Une collaboration étroite avec l’armée soulèverait des questions juridiques qui « ne sont pas tout à fait claires », souligne-t-il.

Observation des oiseaux

Edward Zakrajsek, qui s’occupe du marché européen pour la société DeTect, spécialisée dans les radars, explique que les éoliennes ont une longue tradition d’observation de la zone environnante. « Les oiseaux ont été les premiers à être observés, mais il y a une dizaine d’années, les drones privés ont fait leur apparition sur le marché et tout le monde peut en piloter un aujourd’hui », rappelle-t-il.

Les radars « surveillent déjà des oiseaux individuels avec une portée de 10 kilomètres 24 heures sur 24 », confie Edward Zakrajsek, ajoutant que « les drones ont à peu près la taille d’un oiseau. »

Plus il y a de parcs éoliens en mer qui peuvent être mis en réseau, meilleures seront les données de surveillance et, selon Edward Zakrajsek, « plus ils sont éloignés, mieux c’est ».

[Édité par Anne-Sophie Gayet & Sarah N’tsia]