EADS et BAE négocient pour créer un géant européen de l’aéronautique
L’entreprise britannique BAE Systems et le groupe EADS qui possède Airbus ont affirmé mener des négociations sur la création d’un géant du secteur, avec un chiffre d’affaires supérieur à celui de leur rival, Boeing, et capable de surmonter les réductions budgétaires dans le secteur de la défense en Europe et aux Etats-Unis. Il s'agit du plus grand bouleversement annoncé dans le secteur européen de l’aéronautique et de la défense depuis plus de dix ans.
L’entreprise britannique BAE Systems et le groupe EADS qui possède Airbus ont affirmé mener des négociations sur la création d’un géant du secteur, avec un chiffre d’affaires supérieur à celui de leur rival, Boeing, et capable de surmonter les réductions budgétaires dans le secteur de la défense en Europe et aux Etats-Unis. Il s'agit du plus grand bouleversement annoncé dans le secteur européen de l’aéronautique et de la défense depuis plus de dix ans.
L'accord proposé est le plus significatif depuis la fusion paneuropéenne de 2000 qui avait abouti à la création d'EADS sous la houlette de la France et de l'Allemagne. Ce nouvel accord pourrait marquer le début d'une vague de consolidation du secteur, alors que les entreprises luttent face aux budgets réduits de la défense.
Une fusion entre EADS et BEA pourrait permettre de créer une entité avec des activités commerciales et militaires plus équilibrées, un modèle suivi par Boeing depuis un moment, a affirmé le PDG de Boeing, Jim McNerney.
Selon cet accord, 40 % des parts reviendraient aux actionnaires de BAE et 60 % aux investisseurs d'EADS, pour une société à double cotation en bouse. Les coûts seraient sans doute réduits et le groupe pourrait offrir un éventail de produits allant des avions commerciaux d'Airbus aux avions de combat Eurofighter Typhoon de BAE, en passant par des sous-marins nucléaires de classe Astute.
« C'est une idée judicieuse en ces temps difficiles pour l'investissement », a déclaré Neal Dihora, analyste et chercheur indépendant chez Morningstar à Chicago. « EADS a déjà émis l'idée de mieux équilibrer ses activités commerciales et celles liées à la défense. »
Cet accord permettrait également de simplifier la structure de propriété d'EADS qui s'avère complexe et problématique sur le plan politique, tout en réduisant sa dépendance vis-à-vis des activités cycliques de l'aviation civile. Quant à BAE, une entreprise opérant surtout dans le domaine de la défense, elle pourrait ainsi s'ouvrir à l'aviation civile.
D'un point de vue géographique, la bonne position de BAE aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Arabie saoudite pourrait compléter les opérations d'EADS en Europe.
Plusieurs sources proches du dossier ont affirmé que les négociations avaient débuté en juin. L'une d'entre elles a précisé qu'il s'agissait d'une idée originale de Marwan Lahoud, responsable de la stratégie et de la commercialisation chez EADS.
En mars dernier, des experts et des sources proches d'EADS avaient déclaré que cette entreprise riche en liquidités explorait des possibilités d'acquisitions, d'alliances à grande échelle ou de fusions pour atteindre son objectif de longue date : multiplier par 5 ses recettes aux États-Unis, le premier marché mondial des armes.
A l'époque, le directeur exécutif d'EADS Amérique du Nord, Sean O'Keefe, avait déclaré que le groupe examinait toutes les options, y compris celle d'un accord transatlantique de grande envergure.
Obstacles réglementaires
Malgré ces points positifs, cet accord est confronté à de nombreux obstacles en matière de réglementation, de sécurité et de culture. Son avenir est loin d'être assuré.
Le ministre français des finances, Pierre Moscovici, a affirmé dans un communiqué succinct que l'État français prendrait des décisions en tant qu’actionnaire lorsque le temps serait venu et selon règles de gouvernance d'EADS.
« Personne ne fait de plan sur la comète pour l'instant. C'est une transaction très complexe et il faudra franchir de nombreux obstacles, surtout ceux liés aux gouvernements », a déclaré une source de la défense britannique proche du dossier.
Les deux entreprises collaborent depuis longtemps et ont établi des partenariats dans de nombreux projets, notamment l’Eurofighter et l'entreprise commune MBDA spécialisée dans la fabrication de missiles.
Cet accord permettrait à BAE d'avoir des intérêts directs dans Airbus et dans les usines britanniques du constructeur aéronautique français, dans la mesure où elle avait vendu sa part de 20 % en 2006.
Cette fusion marquerait un tournant pour BAE, qui avait été accusée il y a 13 ans de tourner le dos à l'Europe en choisissant de se concentrer sur ses affaires aux États-Unis. BAE avait en effet préféré racheter GEC Marconi plutôt que de fusionner avec la principale entreprise allemande d'aéronautique et de défense, Daimler Aerospace (DASA).
Méprisée par BAE, DASA avait décidé cette année-là, en 1999, de poursuivre sa route et de créer EADS en fusionnant avec l'entreprise française Aerospatiale et le groupe espagnol Construcciones Aeronautica (CASA).
Les entreprises proposent d'émettre des actions spéciales au sein de BAE et d'EADS pour les gouvernements français, allemand et britannique, dans le but de remplacer les actions actuellement détenues par le gouvernement britannique et l'accord des actionnaires chez EADS.
Si cet accord est adopté, EADS pourrait verser 200 millions de livres (250 millions d'euros) à ses actionnaires afin d'aligner les politiques différentes des deux entreprises en matière de paiement de dividendes.
Les actions BAE ont grimpé de 10,6 % à 353 centimes de dollars (440 centimes d'euros), pour une valeur de marché de près de 19 milliards de dollars (23,7 milliards d'euros). L'action EADS a quant à elle perdu 5,6 % à Paris pour atteindre une valeur de marché de 29,8 milliards de dollars (37,2 milliards d'euros), ce qui reflète le partage 60-40.
Un grand actionnaire institutionnel britannique a déclaré que la pertinence de ce partage restait tout de même floue. Mais il a ajouté : « La fusion des entreprises est sans doute judicieuse dans la mesure où elle réduira les coûts, surtout à une époque où les budgets restreints des gouvernements empêchent d'envisager l'augmentation des dépenses de la défense. »
Liens politiques
Cette fusion permettrait aussi à EADS de se libérer de son accord des actionnaires qui impose l'équilibre des pouvoirs entre la France et l'Allemagne au sein du groupe.
Les tensions entre les deux camps se sont intensifiées cette année, notamment en ce qui concerne le projet de ramener les activités près du siège d’Airbus à Toulouse.
La décision du constructeur automobile allemand Daimler de revendre ses parts d'EADS n'a fait qu'empirer la situation. Face au manque d'intérêt des autres investisseurs, le gouvernement allemand avait alors envisagé d'acquérir ces parts. Cette décision avait provoqué la colère du camp français et de la direction d'EADS qui souhaitait réduire la part des États.
Avec ce nouvel accord, le pacte des actionnaires actuel serait complètement obsolète.
Pour des raisons politiques et de sécurité nationale, BAE et EADS, qui contribuent respectivement à la capacité de dissuasion nucléaire du Royaume-Uni et de la France, resteront deux structures séparées. Une organisation de coopération serait créée et probablement supervisée par des représentants d'EADS.
La combinaison de BAE et EADS pourrait générer environ 72 milliards d'euros de ventes, selon des chiffres de 2011, et rassemblerait 220 000 employés dans le monde. En comparaison, Boeing a réalisé des ventes de 68,7 milliards de dollars (85,7 milliards d'euros) l'année dernière, contre 46,5 milliards de dollars (58 milliards d'euros) pour Lockheed Martin, selon les données de Thomson Reuters.
EADS et BAE ont déclaré qu'en raison de la nature sensible de leurs activités de défense dans divers pays comme les États-Unis, l'Arabie saoudite et l'Australie, elles discutaient de cette proposition d'accord avec les gouvernements de plusieurs pays.
Les entreprises estiment que certaines activités de défense devraient être réservées à des accords de gouvernance en fonction de leur importance stratégique pour la sécurité nationale, surtout aux Etats-Unis, étant donnée l'importance de ce marché pour le nouveau groupe.
Le Pentagone a fait savoir qu'il examinerait la proposition de fusion s'il y était invité. De son côté, la Grande-Bretagne a indiqué qu'elle travaillait avec les deux entreprises pour s'assurer que cet accord serve l'intérêt général.
Un haut fonctionnaire du pentagone a déclaré la semaine dernière que de nouvelles coupes budgétaires pourraient pousser le ministère américain de la défense à revenir sur son attitude de méfiance à l'égard de nouvelles fusions de grandes entreprises du secteur de l'armement.