Élargissement : retour sur 2004, année du « Big Bang » qui a transformé l’UE

Alors que la Commission européenne prépare ses propositions pour un nouveau cycle d’élargissement de l’UE, les 20 années qui ont suivi le « Big Bang » de 2004 peuvent nous donner un aperçu des défis qui attendent l’Union et les candidats à l’adhésion, mais aussi des avantages que cela entraînera.

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Polish-Slovakian border crossing
Un alpiniste polonais (à gauche) et un Slovaque (à droite) scient ensemble une barrière en morceaux au poste frontière polono-slovaque de Lysa Polana, le samedi (1er mai) 2004. [EPA/Grzegorz Momot ]

Alors que la Commission européenne prépare ses propositions pour un nouveau cycle d’élargissement de l’UE, les 20 années qui ont suivi le « Big Bang » de 2004 peuvent nous donner un aperçu des défis qui attendent l’Union et les candidats à l’adhésion, mais aussi des avantages que cela entraînera.

Ce mercredi (1er mai), l’UE célébrera les 20 ans du dernier grand cycle d’élargissement, qui a vu l’adhésion de 10 pays : Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie.

« Nous n’avions pas de grande stratégie, la seule stratégie consistait à gérer. C’était difficile, c’était toute une série de négociations, de clarifications et de conditions. C’était de la diplomatie à plein régime », a expliqué Vladimír Špidla, Premier ministre tchèque à l’époque de l’élargissement.

« Nous avons appris très rapidement et avec succès à modifier la législation — des centaines de lois et autres règlements ont été adoptés en peu de temps », a-t-il déclaré à Euractiv, ajoutant que l’adhésion à l’UE a apporté à son pays une stabilité sans précédent.

Les responsables politiques impliqués dans l’élargissement il y a une vingt ans contactés par Euractiv se sont montrés unanimement favorables au fait d’accepter de nouveaux membres.

« C’est aussi un fait qu’il faut un certain temps pour que les “anciens” États membres acceptent pleinement les “nouveaux”, évitent le comportement d’infaillibilité et profitent de l’expérience et de l’ADN des nouveaux venus », a ajouté Pavel Telička, ancien négociateur en chef pour l’adhésion de la République tchèque à l’UE.

« L’UE n’est pas nécessairement plus forte immédiatement avec l’élargissement. Il faut du temps et de la volonté pour intégrer les États membres et cimenter l’UE », a-t-il indiqué à Euractiv, ajoutant que cette tâche est encore plus difficile aujourd’hui, car les États membres donnent souvent la priorité aux questions nationales plutôt qu’aux perspectives communes.

M. Telička a également reconnu que l’UE avait réussi à faire face à des crises imprévues.

De son côté, l’ancien Premier ministre polonais Marek Belka a fait remarqué que la Pologne avait réussi à combler son retard de développement par rapport à l’Occident, soulignant toutefois que « la leçon la plus importante que la Pologne aurait dû tirer est que la coopération est essentielle ».

Une croissance économique fulgurante

Au cours des 20 dernières années, l’économie de l’UE a progressé de 27 %, les États membres qui ont adhéré à l’Union en 2004 ayant connu une croissance économique impressionnante supérieure à la moyenne du bloc.

Entre 1994 et 2004, les échanges commerciaux entre les anciens et les nouveaux États membres ont presque triplé, et ceux entre les nouveaux membres ont quintuplé. Les pays d’Europe centrale et orientale (PECO) ont connu une croissance annuelle moyenne de 4 % depuis le début du processus d’adhésion jusqu’à la crise financière mondiale de 2008.

Durant les années qui ont suivi leur adhésion, les économies de la Pologne et de Malte ont plus que doublé, tandis que celle de la Slovaquie a progressé de 80 %.

Sept des dix nouveaux États membres du bloc ont également adopté l’euro comme monnaie.

Alors que le débat actuel sur l’élargissement de l’UE soulève des inquiétudes quant aux éventuelles conséquences économiques d’un autre cycle d’adhésion pour Bruxelles, les fonctionnaires de l’UE mettent en avant les bénéfices économiques indéniables pour les candidats.

« Certains des pays [ayant adhéré à l’Union] sont en bonne voie pour devenir des puissances économiques, comme la Pologne », a souligné un fonctionnaire de l’UE, accentuant la nécessité d’analyser comment l’intégration de nouveaux membres s’aligne sur la stratégie commerciale et de croissance de l’UE.

« Et, bien sûr, comment empêcher les reculs démocratiques, comme nous l’avons vu avec certains des nouveaux membres. »

Intégration de la « mentalité » de l’UE

Si les effets de l’adhésion sur la démocratie dans les dix pays ayant rejoint le bloc en 2004 ont été principalement positifs, avec des améliorations dans les réformes judiciaires, les mesures de lutte contre la corruption et le développement de la société civile, ces éléments n’ont pas toujours été garants du changement.

En Hongrie par exemple, « nous avons appris que l’intégration économique n’était pas facile, mais beaucoup plus facile que le développement, la fusion, le rapprochement de la mentalité », a expliqué l’ancien Premier ministre hongrois Péter Medgyessy à Euractiv.

De plus, des défis subsistent, notamment en ce qui concerne l’indépendance judiciaire et la liberté des médias dans certains États, la Hongrie en étant un excellent exemple. Le recul démocratique sous le gouvernement de l’actuel Premier ministre Viktor Orbán illustre les limites des outils à disposition de l’UE pour faire rentrer les États membres récalcitrants dans les rangs.

Malte a également connu des reculs concernant la liberté des médias, de corruption et d’État de droit, marqués par l’assassinat non élucidé de la journaliste Daphne Caruana Galizia en 2017.

Tandis que l’Estonie est devenue le meilleur exemple d’une intégration réussie, la Bulgarie et la Roumanie, qui n’ont pas pu adhérer en 2004 en raison de préoccupations liées à l’État de droit et à la corruption, restent des cas isolés.

Le clivage persiste sur l’élargissement futur

La question de l’élargissement futur continue de diviser les « anciens » et les « nouveaux » États membres, selon une récente enquête du Conseil européen pour les relations internationales (European Council on Foreign Relations, ECFR).

53 % des Autrichiens, 50 % des Allemands et 44 % des Français pensent que l’UE ne devrait pas procéder à un élargissement immédiat. En revanche, 51 % des Roumains et 48 % des Polonais sont en faveur d’une expansion de l’Union. Le Danemark se distingue parmi les « anciens » États membres, avec seulement 37 % de sa population opposée à un nouveau cycle d’adhésion immédiate.

Les résultats de l’ECFR révèlent également des inquiétudes quant aux risques sécuritaires que pourrait engendrer un élargissement.

« Alors que les décideurs politiques européens retravaillent le cadre de l’élargissement de l’UE, il est important qu’ils prennent en compte les aspects sécuritaires de ce processus », a averti Engjellushe Morina, cheffe de recherche sur l’élargissement au sein de l’ECFR.

Selon la chercheuse, « l’UE peut faire beaucoup pour stabiliser et renforcer les États membres candidats, qui sont sur la voie de l’adhésion à part entière ».

L’exemple de Chypre

Sans adhésion à l’UE, « nous aurions été complètement dans la zone d’influence russe — catastrophiquement abandonnés à la périphérie de l’Europe, sans faire partie de cette Union », a affirmé l’ancienne présidente lettone Vaira Vīķe-Freiberga à Latvijas Radio.

En ce qui concerne Chypre, une petite île méditerranéenne divisée, l’adhésion à l’UE intégrait également cet aspect sécuritaire.

« L’UE offre un filet de sécurité politique à Chypre face à l’expansionnisme turc, mais étant donné l’instabilité géopolitique avec des régimes autocratiques, il est nécessaire que l’UE ait un rôle géopolitique significatif et une autonomie stratégique », a expliqué l’eurodéputé chypriote Costas Mavrides à Euractiv.

Depuis 1974, l’île de Chypre est scindée en deux : le sud (la République de Chypre), principalement grec et membre de l’UE, et le nord, majoritairement turc et occupé par Ankara.

L’UE et les Nations Unies soutiennent une solution au problème chypriote basée sur une fédération bicommunautaire et bizonale, mais Bruxelles rejette le scénario d’une solution à deux États récemment promue par le leader chypriote turc, Ersin Tatar.

Pour M. Mavrides, l’UE, en optant pour une politique d’apaisement à l’égard de la Turquie, n’a pas réussi à protéger Chypre par une véritable politique de solidarité.

« Les lourdes sanctions dans le cas de l’agression de la Russie en Ukraine tout en offrant un « agenda positif » au régime turc restent un double standard majeur qui alimente la méfiance envers les institutions de l’UE », a-t-il déclaré, précisant que l’unité de l’UE restait compromise tant que l’île resterait divisée par l’occupation turque.

Néanmoins, M. Mavrides reconnait qu’au-delà de cela, l’adhésion à l’UE avait eu un effet positif sur Nicosie dans plusieurs domaines, de l’État de droit à la stabilité de l’économie du pays.


Max Griera a participé à la rédaction de cet article.