En Europe, changement de ton vis-à-vis d’Israël
Ces dernières semaines, un tournant s’est amorcé dans les capitales européennes : même les dirigeants traditionnellement favorables à Israël commencent à remettre en question les actions du gouvernement israélien à Gaza.
L’émotion suscitée en Europe par les attaques et les exactions du Hamas en Israël le 7 octobre 2023 s’est atténuée. Elle laisse désormais place à une indignation croissante provoquée par les images de famine, de morts et de souffrance à Gaza, notamment parmi les enfants. Et les responsables politiques de toute l’Europe, en particulier ceux des pays présentant une forte population musulmane, sont soumis à une pression de plus en plus intense pour agir.
Ce revirement pourrait avoir des implications profondes pour les relations à long terme entre l’État hébreu et l’UE, car même des responsables politiques traditionnellement considérés comme favorables à Israël sur le continent adoptent désormais des positions autrefois marginales, telles que soutenir l’arrêt de toutes les livraisons d’armes à Israël.
Marquant ce qui serait la première sanction concrète de l’Europe à l’encontre d’Israël depuis le début de la guerre, la Commission européenne a proposé lundi 28 juillet d’exclure partiellement les entités israéliennes du programme Horizon Europe pour la recherche et l’innovation. Cette décision intervient alors qu’un autre pilier de la coopération entre les deux entités — l’accord d’association UE-Israël — fait l’objet d’un examen minutieux.
Un tournant au sein de l’UE
La position des pays traditionnellement critiques envers Israël comme l’Espagne, l’Irlande ou la Slovénie ne surprennent guère dans ce contexte. Mais le basculement du ton à l’échelle européenne, notamment chez des États jusqu’ici plus neutres, est plus surprenant et traduit aussi l’impact de mutations démographiques liées à l’augmentation de l’immigration venue de pays musulmans.
Au Royaume-Uni, par exemple, le Parti travailliste du Premier ministre Keir Starmer a été confronté à une vive réaction des communautés musulmanes après avoir initialement pris position en faveur d’Israël, une réaction qui, selon des responsables du parti, aurait pu lui coûter des voix décisives lors de deux élections de 2024.
En France, le discours d’Emmanuel Macron a également évolué. Alors qu’il affirmait initialement qu’un État palestinien devait être créé à l’issue d’un processus de paix, il a ensuite promis d’en soutenir unilatéralement la création, avant de fixer, la semaine dernière, une date précise pour cette création. Cette date sera la prochaine Assemblée générale des Nations unies, qui aura lieu en septembre. La France co-organise également une conférence de trois jours sur la mise en œuvre d’une solution à deux États.
La décision du président de la République fait suite à la publication, la semaine dernière, d’une déclaration internationale approuvée par une vingtaine d’États membres de l’UE dénonçant les souffrances des civils à Gaza. Le message central des signataires était que « la guerre à Gaza doit cesser maintenant ».
Parmi les signataires, l’on retrouve non seulement des pays traditionnellement pro-palestiniens (Espagne, Irlande, Belgique…), mais aussi des alliés de longue date d’Israël comme les Pays-Bas, la Pologne, et l’Autriche.
Le cas de l’Allemagne
L’Allemagne continue de s’abstenir de toute manifestation publique de désaccord avec le gouvernement israélien. Cela ne signifie pas pour autant que le chancelier Friedrich Merz ne ressent pas la pression.
Partout en Allemagne, qui compte l’une des plus importantes populations musulmanes d’Europe, la crise à Gaza est un sujet explosif.
En mai, il avait amorcé un changement de position en affirmant que les actions d’Israël à Gaza ne pouvaient « plus être justifiées » par la lutte contre le groupe terroriste du Hamas.
Plus récemment, lors d’un entretien téléphonique avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou dimanche 27 juillet, Friedrich Merz a souligné sa « grande préoccupation face à la situation humanitaire catastrophique à Gaza », peut-on lire dans un communiqué officiel.
L’Allemagne continue de considérer la reconnaissance de l’État palestinien comme une étape finale vers une solution à deux États, a fait savoir le gouvernement — du moins pour l’instant.
Après une réunion extraordinaire de ministres du pays lundi, le chancelier allemand n’a pas exclu que Berlin puisse soutenir des sanctions contre Israël.
Bien que l’Allemagne reste l’un des pays européens les plus favorables à Israël selon un sondage YouGov, cette tendance s’inverse : le soutien net à Israël est tombé à -44 %, un record négatif, et les sympathies envers les Palestiniens dépassent désormais celles envers les Israéliens.
Même au sein du corps diplomatique allemand des voix s’élèvent. Selon la presse, 130 diplomates auraient appelé le ministre des Affaires étrangères Johann Wadephul à adopter une ligne plus ferme à l’égard de Tel-Aviv, allant jusqu’à envisager des sanctions.
Levier commercial
La colère européenne se cristallise sur les blocages israéliens concernant l’aide humanitaire et les rapports faisant état de civils tués alors qu’ils attendaient de la nourriture.
Israël a largement fermé les réseaux de distribution de l’aide humanitaire de l’ONU à Gaza ces derniers mois, craignant qu’une grande partie de la nourriture ne finisse entre les mains du Hamas. Sous la pression internationale, Israël a fini par annoncer une « pause humanitaire » pour permettre l’entrée accrue de camions d’aide dans la bande de Gaza.
Le principal levier dont dispose l’Europe contre Israël est le levier commercial. L’UE est son premier partenaire commercial. L’Allemagne représente à elle seule un tiers de ses principales importations d’armes, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI).
Jusqu’à présent, seuls cinq pays européens ont suspendu au moins une partie de leurs licences d’exportation d’armes vers le pays.
Le Royaume-Uni fait partie des rares exceptions. Le gouvernement de Keir Starmer a annulé certaines licences et imposé des sanctions à des ministres israéliens. Mais les données commerciales montrent que Londres continue d’exporter des milliers d’équipements militaires vers Israël malgré la suspension officielle.
Un certain nombre d’autres capitales européennes, menées par Madrid, ont fait pression pour que des sanctions soient prises à l’encontre d’Israël, arguant que ce pays a violé les engagements en matière de droits de l’homme énoncés dans l’accord d’association UE-Israël, un accord visant à approfondir les relations commerciales et politiques, signé en 2000.
Israël a réussi à éviter les sanctions commerciales ces dernières semaines en s’engageant à autoriser davantage d’aide à entrer à Gaza. Toutefois, l’absence de progrès substantiels a relancé les appels à la suspension effective.
La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a émis des doutes sur la viabilité de l’accord la semaine dernière, avertissant que « le meurtre de civils cherchant de l’aide à Gaza est indéfendable ».
« Toutes les options restent sur la table si Israël ne tient pas ses promesses », a-t-elle averti sur X.
Laurent Geslin a contribué à la rédaction de cet article.