En Ukraine, la guerre mine l’agriculture
En Ukraine, les efforts de déminage déployés par le gouvernement et les ONG internationales ne suffisent pas à répondre aux besoins des agriculteurs, qui sont souvent contraints de faire le travail eux-mêmes.
En Ukraine, les efforts de déminage déployés par le gouvernement et les ONG internationales ne suffisent pas à répondre aux besoins des agriculteurs, qui sont souvent contraints de faire le travail eux-mêmes.
Bien que 3 millions d’hectares aient déjà été déclarés déminés, le département du ministère de la Défense chargé de l’action contre les mines a indiqué qu’un tiers des terres ukrainiennes, soit plus de 14 millions d’hectares, reste potentiellement contaminé par des engins explosifs.
Dans le cas des terres arables, il est impossible de déterminer la proportion exacte de zones minées tant que les hostilités se poursuivent. En 2023, les autorités ukrainiennes ont estimé que ce chiffre pourrait se situer entre 470 000 et 2,6 millions d’hectares.
« L’Ukraine est devenue l’un des pays les plus pollués au monde, et il n’y a pas assez d’opérateurs pour tout nettoyer », a expliqué à Euractiv Ruslan Beregulya, chef du Département principal de l’action contre les mines, de la protection civile et de la sécurité environnementale du ministère ukrainien de la Défense.
L’impact sur l’économie ukrainienne est important, car l’agriculture représente 10 à 15 % de son PIB et la plupart de ses exportations.
Pour l’instant, Kiev donne la priorité au déminage des infrastructures civiles, des routes et des zones résidentielles plutôt qu’à celui des terres agricoles et des forêts. Par conséquent, certains agriculteurs doivent procéder eux-mêmes au déminage s’ils veulent poursuivre leurs activités agricoles.
C’est le cas d’Ivan, un agriculteur de Petrivske, un village de la région de Kharkiv.
Au début de la guerre, en février 2022, les troupes russes ont occupé Petrivske pendant cinq jours et ont posé des mines antichars et antipersonnel pour bloquer toute progression ukrainienne.
Le village est ensuite devenu pendant neuf mois une zone tampon entre les positions ukrainiennes et russes, et ce jusqu’à sa libération par l’armée ukrainienne en septembre 2022.
Ivan, qui est resté sur place pendant tout ce temps, voulait à tout prix sauver ses 300 hectares de blé, de maïs et de sarrasin.
« Les Russes étaient partis, l’armée ukrainienne n’était pas dans le village, alors j’ai commencé à vérifier s’il y avait des mines en marchant dans mes champs, puis au volant de mon tracteur », a confié Ivan à Euractiv.
Le 24 mars 2022, le tracteur d’Ivan a rencontré une mine antichar de 10 kilogrammes datant de l’ère soviétique. L’agriculteur a survécu à l’explosion et est revenu le lendemain pour retirer la mine à l’aide d’un couteau et d’une corde et libérer son tracteur, qu’il est par la suite parvenu à réparer.
Selon le ministère de la Défense, 688 personnes auraient été blessées par des mines ou des munitions qui n’avaient pas encore explosé. Parmi elles, 298 ont trouvé la mort, et 20 % étaient des agriculteurs.
La plupart des agriculteurs font appel au service d’urgence de l’État — principal organisme responsable du déminage — lorsqu’ils trouvent une munition n’ayant pas encore explosé, mais certains choisissent de la faire exploser eux-mêmes en lançant un pneu dessus par exemple.
« Si j’avais attendu le déminage, je ne pourrais pas travailler dans mes champs aujourd’hui, car les démineurs officiels mettent des mois à déminer », affirme Ivan. « Si vous ne l’avez pas fait vous-même en 2022, vous ne pouvez plus le faire aujourd’hui, car l’herbe a poussé, la terre s’est retournée et les mines et les obus ne sont plus facilement visibles. »
Les exploitations de moins de 250 hectares sont les plus touchées par les mines, tandis que les grands conglomérats agricoles disposent parfois de leur propre équipe de déminage, explique Igor Piddubnyi, chercheur de l’École d’économie de Kiev qui s’est penché sur la question dans une étude.
Les petites exploitations dépendent souvent uniquement de la terre pour vivre et « ont moins d’accès au financement, moins de capacité institutionnelle et moins de flexibilité pour se déplacer vers une autre région ou une parcelle de terre dans une zone non affectée », a ajouté le chercheur.
Une entreprise risquée
Les agriculteurs qui décident de ne pas faire appel à une équipe de déminage le font toutefois à leurs risques et périls.
« Pour eux, attendre le déminage est une perte d’argent, car ils louent parfois le terrain. Ils avancent [donc dans leurs champs] à leurs risques et périls », a expliqué à Euractiv Ilya Sazonov, responsable d’un groupe de déminage chez HALO Trust, l’une des plus grandes ONG de déminage opérant en Ukraine.
Lancée en 2016 en Ukraine, HALO Trust est l’une des 43 organisations privées autorisées à déminer en Ukraine, contre seulement quatre avant l’invasion russe.

Ilya Sazonov devant un champ que l’organisation pour laquelle il travaille, Halo Trust, a déminé l’année dernière. Le 27 juin 2024.
« Nous certifions de nouveaux démineurs chaque semaine, mais seulement une dizaine d’entre eux travaillent activement », a indiqué M. Beregulya.
Pour se remettre au travail le plus rapidement possible, certains agriculteurs font appel à des démineurs sur le marché noir, qui proposent des tarifs moins élevés que les démineurs officiels. Nombre de ces démineurs sont d’anciens ingénieurs de combat, mais ils manquent souvent d’expérience avec les mines les plus récentes.
Avec le soutien de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Ukraine a lancé en mai un programme visant à rembourser aux petits exploitants 80 % des coûts de déminage.
Les agences gouvernementales locales ont également reçu du matériel de déminage et se sont vus dispenser des formations de la part de partenaires occidentaux dans le cadre de la stratégie nationale ukrainienne de déminage.
Ainsi, l’UE et ses États membres ont par exemple engagé plus de 645 millions d’euros pour la période 2022-2027.
En 2024, l’UE a remis plusieurs systèmes de déminage ultramodernes à diverses agences ukrainiennes. Opérées à distance, ces machines peuvent déminer en toute sécurité jusqu’à 4 000 mètres carrés (0,4 hectare) par heure.
« Nous espérons déminer les restes de la guerre le plus rapidement possible afin que les personnes déplacées puissent retourner chez elles et les agriculteurs dans leurs champs », a déclaré M. Beregulya.
« Notre objectif est de permettre à notre économie de fonctionner et à notre pays de vivre », a-t-il conclu.