En Ukraine, une application recense les dommages environnementaux résultant de la guerre
La nature a été la « victime silencieuse » de l’invasion russe de l’Ukraine, selon le ministre de l’Environnement du pays, Ruslan Strilets, mais les dommages peuvent désormais être quantifiés grâce aux citoyens ukrainiens via une application.
La nature a été la « victime silencieuse » de l’invasion russe de l’Ukraine, selon le ministre de l’Environnement du pays, Ruslan Strilets, mais les dommages peuvent désormais être quantifiés grâce aux citoyens ukrainiens via une application. Jusqu’à présent, ils sont estimés à plus de 56 milliards d’euros.
Lors d’un entretien avec Euractiv durant sa visite à Bruxelles mercredi dernier (29 mai), le ministre a déclaré qu’il avait une priorité en tête : faire payer Moscou pour la pollution que son invasion a découlant de la guerre.
Dans la perspective des réparations d’après-guerre ou des futures négociations de paix, il prévoit que ces efforts aboutiront au « premier cas dans l’histoire de l’humanité » de réparations environnementales payées par un État à un autre.
L’Ukraine a commencé à recenser les dommages environnementaux liés à la guerre dès le début de l’invasion en février 2022. Depuis lors, 5 000 incidents ont déjà été recensés, qu’elle considère comme des crimes contre l’environnement ou, pour reprendre ses termes, comme des « écocides ».
Les citoyens sont invités à contribuer à cet effort de recensement. Pour les aider à communiquer des données, le gouvernement a mis au point une application mobile qu’ils peuvent utiliser pour signaler des incendies et des déversements toxiques.
L’application fournit également aux Ukrainiens les dernières informations sur la pollution de l’air, du sol et de l’eau, ainsi que sur les radiations.
En guide d’exemple d’écocide, M. Strilets a cité la destruction du barrage de Kakhovka en juin 2023, qui a entraîné d’énormes inondations.
« Nous avons perdu plus de 14 km³ d’eau douce. Des milliers de tonnes de déchets de démolition ont été rejetés dans la mer Noire […]. Un immense territoire de notre forêt a été inondé, et il semble que la moitié de cette forêt va mourir », a-t-il expliqué.
L’Ukraine estime le coût de cette seule catastrophe à 3,8 milliards d’euros.
La protection de l’environnement en Ukraine aujourd’hui
Selon le ministre, il n’est « pas difficile » de donner la priorité à la protection de l’environnement en temps de guerre.
« L’Ukraine est un pays civilisé qui comprend que l’environnement est l’avenir », a-t-il soutenu, ajoutant que « tout le monde le comprend, du président au personnel des autres ministères ».
Pour preuve, il a cité un groupe de travail gouvernemental de haut niveau axé sur l’environnement, coprésidé par l’ancienne commissaire européenne à l’Environnement Margot Wallström et Andriy Yermak, le chef de cabinet du président Volodymyr Zelensky.
Tout en reconnaissant qu’il y a compromis à faire entre la protection de l’environnement et les activités commerciales, il a affirmé qu’« il est absolument possible de trouver un équilibre ».
Les denrées alimentaires telles que le blé sont un produit d’exportation essentiel pour l’Ukraine, qui génère des revenus importants nécessaires pour maintenir son économie à flot. Il a explicitement établi un lien entre les efforts de dépollution et de déminage de l’Ukraine et sa production agricole, notant que 150 000 à 155 000 km2 du territoire ukrainien sont potentiellement minés et qu’il s’agit en grande partie de terres agricoles.
Sans ces efforts, « les céréales ne seront pas bonnes pour l’exportation », a-t-il expliqué.
Bien que le ministre ukrainien ait mis l’accent sur la pollution de l’air, du sol et de l’eau, il s’est moins attardé sur les impacts plus larges de la guerre sur la biodiversité.
Il s’est montré sceptique quant à la possibilité de recréer des paysages détruits, car l’explosion de mines pourrait provoquer des incendies de forêt. Interrogé pour savoir si l’Ukraine serait disposée à réserver des terres à la restauration de la nature, il a répondu : « Nous en parlerons après la guerre ».
Après la guerre
Ruslan Strilets s’est montré optimiste sur le rôle de l’Ukraine dans la transition énergétique — notamment sur la manière dont elle pourrait fournir des matières premières critiques très demandées, comme le lithium.
Mercredi dernier, il a rencontré le commissaire européen chargé de coordonner les travaux de la Commission sur l’Alliance européenne des batteries, Maroš Šefčovič, alors que l’Ukraine vient de mettre à jour sa législation et de numériser ses données géologiques, en vue de devenir « le partenaire de l’UE » en matière première critique.
Pour la décarbonation industrielle, la guerre a apporté à la fois des opportunités et des difficultés.
Le ministre a évoqué les règles de l’UE en matière de pollution industrielle, auxquelles l’industrie lourde ukrainienne s’était opposée avant la guerre. « Mais aujourd’hui, les Russes ont détruit la majeure partie de notre industrie lourde. La mise en œuvre de la directive européenne est le seul moyen de restaurer cette industrie lourde, avec les meilleures technologies disponibles. »
Toutefois, dans l’immédiat, le potentiel de transformation de l’Ukraine est limité : « Tout d’abord, nous ne devons pas parler de décarbonation […] nous devons parler de la diminution des niveaux de pollution », a souligné le ministre.
Interrogé sur la possibilité que les nouvelles usines ukrainiennes intègrent des processus de fabrication zéro carbone, par exemple en utilisant de l’hydrogène, il a souligné la difficulté d’attirer de gros investissements pour de tels projets dans un pays en guerre.
« Nous devons nous rappeler que nous avons des problèmes bien plus importants que notre industrie », a-t-il souligné, rappelant que les mines jonchent aujourd’hui encore jusqu’à un tiers du territoire ukrainien.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]