Face à une productivité française en berne, des réformes s’imposent
Une note du Conseil d’analyse économique pointe le ralentissement de la productivité en France depuis 20 ans. Au cœur du problème : un décrochage éducatif conséquent et un mécanisme d’incitation fiscale mal orienté. Face à ses voisins européens, la France est à la peine.
Une note du Conseil d’analyse économique (CAE) pointe le ralentissement considérable de la productivité en France depuis 20 ans. Au cœur du problème : un décrochage éducatif conséquent et un mécanisme d’incitation fiscale mal orienté. Face à ses voisins européens, la France est à la peine.
140 milliards d’euros de PIB. C’est ce que représente le ralentissement de la productivité – égale au ratio entre la production et le nombre d’heures travaillées – depuis une vingtaine d’années en France, tous secteurs confondus, selon une note du CAE publiée jeudi (29 septembre). Autrement dit, c’est une réduction du PIB de l’ordre de 5,8 points par rapport à l’Allemagne et aux Etats-Unis et un manque à gagner de recettes fiscales d’environ 65 milliards d’euros.
Face à une telle réalité, les auteurs indiquent deux leviers de réforme : la remise à niveau de l’apprentissage des compétences mathématiques et socio-comportementales et un ajustement du Crédit impôt recherche (CIR), vieux serpent de mer de la politique fiscale française.
« Le ralentissement de la productivité est un enjeu central de la politique économique française, dont il faut se saisir » tant l’impact sur les finances publiques est important, indique Xavier Jaravel, professeur à la London School of Economics et co-auteur de la note.
Le lent déclin de l’apprentissage des mathématiques et « soft skills »
Les chiffres ne laissent guère de doutes : la France est 20ème sur les 37 pays de l’OCDE pour les connaissances mathématiques, selon l’enquête internationale PISA. Elle dégringole aussi dans le classement TIMSS, qui évalue les connaissances mathématiques au primaire et collège, de la 7ème à la 17ème place sur 21 pays.
Même chose chez les meilleurs élèves, pour qui le décrochage est tout aussi visible : en 2019, la France était 29ème sur 38 pays pour les élèves de 4ème dans le décile supérieur des scores en mathématiques. Autrement dit, même les meilleurs sont moins bons par rapport aux élèves d’autres pays de l’OCDE.
Quant aux sciences socio-comportementales (« soft skills »), la France est au plus bas des classements OCDE : seuls l’Allemagne et le Japon font moins bien que nous, tandis que les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou encore le Danemark sont loin devant.
La faute, en partie, à un style d’éducation magistral particulièrement sévère, selon Maria Guadalupe, une des co-autrices, qui souhaite voir se développer des « pratiques pédagogiques plus axées vers le travail en équipe et la personnalisation du partage du savoir ».
Une stratégie nationale, avec des objectifs ambitieux et contraignants, est donc à développer. Par ailleurs, « l’amélioration de l’apprentissage est cruciale mais il faut aussi voir plus loin en abordant le volet de l’orientation », argue M. Jaravel. La CAE préconise donc une « Stratégie nationale d’innovation par tous », dont l’objectif serait « d’accroître les vocations pour les métiers de la science et de l’innovation », alors que les disparités géographiques, d’origine sociale ou encore de genre sont encore trop importantes.
Avec, à la clef, un gain de productivité indéniable, selon les calculs des chercheurs : « une hausse de 10 points des compétences en mathématiques – équivalente à celle observée en Allemagne à la suite du « choc PISA » au milieu des années 2000 – conduirait à une hausse de la croissance annuelle par habitant d’environ 0,2 point de PIB ».
Le Crédit impôt recherche, un dispositif « important mais mal ciblé »
L’éducation ne fait pas tout. Les auteurs révèlent aussi que les mécanismes fiscaux de soutien à la recherche privée, s’ils sont nécessaires, sont aujourd’hui mal orientés.
C’est le cas avec le CIR, première source de dépense fiscale française avec 7 milliards d’euros environ, mais qui « bénéficie de manière disproportionnée aux grandes entreprises ». En effet, le rendement du CIR est 2,6 fois plus important pour les TPE et PME que pour les grands groupes, en nombre de brevets déposés.
Une réalité plus tangible encore pour des brevets dits « triadiques », qui protègent une innovation en Europe, aux Etats-Unis et au Japon : le rendement est alors quatre fois plus important pour les petites entreprises.
Une analyse qui rejoint celle de France Stratégie, organisme de recherche rattaché au Premier ministre, qui soulignait en 2021 que « l’essentiel des impacts positifs est identifié pour les petites et moyennes entreprises ». Le sujet revient souvent dans les débats parlementaires soit pour amender le dispositif, ou simplement le supprimer, comme avait tenté de le faire l’ancien groupe parlementaire de la France insoumise en 2018.
« La dépense fiscale du CIR représente le total des budgets du CNRS, de l’INSERM et du CNES », explique Nicolas Chanut, docteur en économie et auteur du chapitre de la note dédié au dispositif. « Si la recherche privée est nécessaire, une réorientation de la dépense vers des plus petites entreprises semble plus que pertinente ».
Un problème que nos voisins européens ne semblent pas avoir, car leur ciblage fiscal est plus efficace. Le Royaume-Uni pratique « une subvention différenciée en fonction du statut de l’entreprise », avec un taux plus élevé pour les PME. Quant au crédit allemand pour la recherche privée (Forschungszulagengesetz), il applique un remboursement de 25 % pour un plafond à 4 millions d’euros, se centrant donc sur des plus petites entreprises.
M. Chanut propose donc un abaissement du plafond de 100 à 20 millions d’euros, avec une augmentation des taux de subvention de 30 % à 42 %. « À enveloppe constante, les plus grosses entreprises seraient perdantes, mais ce sont les mêmes qui ont bénéficié ces dernières années de la réduction de l’impôt sur les sociétés, ou encore la baisse des impôts de production ». Les PME, elles, seraient les grandes gagnantes.