Gestion et stockage de l’eau : la tension monte en Europe

Des manifestations ont éclaté la semaine dernière dans l'ouest de la France contre l'installation de nouvelles méga-bassines, mais c'est tout le sud de l'Europe qui s'interroge sur les systèmes de gestion et de stockage des eaux, pour faire face au changement climatique.

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Deux visions de l’agriculture s’affrontent, comme l’ont montré les dernières manifestations contre les « méga-bassines ». [Juliette Faucher/ABEP]

Des manifestations ont éclaté la semaine dernière dans l’ouest de la France contre l’installation de nouvelles méga-bassines, mais c’est tout le sud de l’Europe qui s’interroge sur les systèmes de gestion et de stockage des eaux, pour faire face au changement climatique.

La gestion de l’eau utilisée par les agriculteurs se pose à l’échelle européenne. Lors du discours qui a précédé son élection à la tête de la Commission européenne le 18 juillet, Ursula von der Leyen a appelé à la mise en œuvre d’«  une stratégie de gestion durable  » de l’eau, pour que les agriculteurs soient «  mieux préparés  » au changement climatique.

Face aux pénuries et pour atténuer les effets des précipitations irrégulières, les ouvrages hydrauliques se multiplient partout en Europe : barrages, retenues collinaires et systèmes de dérivation des eaux de rivière.

Dans son agenda stratégique 2024-2029, le Conseil de l’Union européenne (UE) s’engage à « investir dans de vastes infrastructures transfrontalières », y compris dans le domaine de l’eau.

Ces aménagements suscitent pourtant de fortes tensions. Le jour du discours d’Ursula von der Leyen, des manifestations ont rassemblé plusieurs milliers de personnes dans le Marais pointevin, dans l’ouest de la France. Ces dernières s’opposaient à la construction de nouvelles «  méga-bassines  », ces réserves d’eau à ciel ouvert utilisées pour l’irrigation des cultures.

Le système de remplissage singulier des méga-bassines

En sus de capter les eaux de pluies et de les stocker, les méga-bassines françaises ont la particularité de puiser l’eau des nappes souterraines, en cas de précipitations insuffisantes. Selon les opposants au projet, ces ouvrages sont donc susceptibles de perturber les zones humides du marais et de contribuer à son assèchement.

En Espagne, le pays champion de la captation des eaux de pluie en Europe, le stockage se fait principalement dans des embalses, d’immenses piscines d’eau douce, mais qui se distinguent des méga-bassines par leur mode de remplissage.

«  En Espagne et dans de nombreuses régions françaises, les retenues puisent majoritairement dans les rivières ou dans les nappes superficielles  », précise à Euractiv Laurence Marandola, porte-parole de la Confédération paysanne, un syndicat paysan opposé aux méga-bassines.

Autre système répandu un peu partout en Europe dans les zones de relief : les retenues collinaires, capables de capter les eaux de pluie qui s’écoulent au sol.

En Italie, personne n’utilise de méga-bassine pour l’irrigation. Les syndicats agricoles italiens Coldiretti et CIA proposent toutefois la création de bassins hydriques, mais ceux-ci ne prélèveraient pas d’eau souterraines et fonctionneraient uniquement avec la récupération des eaux de pluie et la dérivation de l’eau des rivières « aux périodes les plus pluvieuses », explique à Euractiv Stefano Francia de la CIA.

Les méga-bassines sont une «  singularité française  », confirme Laurence Marandola, et ces dernières pourraient se multiplier dans le Marais poitevin, compte tenu de l’absence de rivière dans le secteur.

Assèchement des milieux

De l’autre côté des Pyrénées, le système espagnol montre aussi ses limites. Selon différentes études, les embalses peinent à se remplir en été. En 2023, elles ne sont parvenues qu’à la moitié de leurs capacités. Le constat est similaire au Portugal ou en Italie, ou ces systèmes de stockages se développent rapidement.

«  Le fait de couper les lits des rivières inonde les vallées. L’eau s’accumule trop d’un côté, ce qui entraine de l’autre des sécheresses intenses  », explique à Euractiv Julia Martínez, directrice technique de la Fundación Nueva Cultura del Agua, une structure qui protège les écosystèmes aquatiques menacés par ces pratiques.

Selon cette dernière, ces sécheresses créent des pressions sur les rivières et les milieux aquifères, jusqu’à poser des problèmes d’approvisionnement d’eau dans certains centres urbains.

À ces méga-bassines s’ajoutent les «  bassin d’irrigation  » privés, qui sont nombreux en Espagne, et qui échappent aux réglementations, confesse Julia Martínez. Les agriculteurs n’hésitent pas non plus à aller puiser dans les eaux souterraines.

Outre le système de remplissage, les tensions portent aussi sur le mode de gestion de ces réserves.

«  En France, les méga-bassines sont financées par des fonds publics, mais ensuite l’eau est privatisée, seules quelques dizaines de personnes peuvent en profiter  », souligne Laurence Marandola. En Espagne en revanche, la gestion des embalses reste du domaine de la puissance publique.

Ce «  bien commun de l’Humanité  » ne saurait être accaparé par des exploitations privées, répètent à l’envi les militants anti-bassines français. «  Stop au modèle agro-industriel qui accapare l’eau au bénéfice d’une minorité  !  », lançait ainsi Emma Fourreau (LFI, La Gauche), seule eurodéputée présente à la manifestation contre les bassines.

Modèle agricole

«  Il est nécessaire de réduire la superficie irriguée et l’expansion incontrôlée de l’irrigation industrielle  », insiste Julia Martínez. Pour les opposants à la multiplication des bassines, il s’agît de s’opposer à un modèle agricole qui promeut l’exportation de céréales très consommatrice d’eau, principalement utilisées pour nourrir le bétail.

«  L’Italie perd chaque année 89 % de son eau de pluie. Un gaspillage inacceptable dans un pays qui court un grand risque de désertification et qui connaît des pénuries chroniques dans certaines régions  », s’alarme de son côté Coldiretti, l’organisation italienne des entrepreneurs agricoles.

Selon le syndicat, comme ses collègues de la FNSEA en France, il faut «  renforcer la collecte d’eau douce en intervenant sur les infrastructures  ». Si l’Italie capte plus de 10 % de son eau de pluie, l’Espagne atteint 20 %, bien plus que la France (1,7 %) — bien que cette dernière irrigue moins que ses voisins du sud.

Deux visions de l’agriculture sont donc en train de s’affronter, comme l’ont montré les dernières manifestations contre les «méga-bassines .

Alors que 21 ministres de l’UE ont récemment appelé à faire de l’eau une priorité absolue de l’agenda européen, la stratégie de gestion durable promise par la présidente de la Commission européenne est très attendue par les acteurs du monde agricole.

De leurs côté les militants français anti-bassines veulent faire entendre la colère qui monte aux quatre coins du continent. Début septembre, les Soulèvements de la terre — l’organisateur des manifestations françaises — vont lancer un convoi de l’eau «  Du Marais poitevin jusqu’à la lagune de Venise  », dans le but d’alerter contre les méga-bassines et contre la pollution des nappes phréatiques en Vénétie.