Grèce : la fragmentation du parti de gauche SYRIZA rebat les cartes politiques
Alors que la colère monte en raison de la flambée des prix des produits de base en Grèce, le principal parti d’opposition de gauche, Syriza, est en proie à des divisions internes qui le font apparaître comme une alternative peu crédible pour gouverner le pays dans le futur.
Alors que la colère monte en raison de la flambée des prix des produits de base en Grèce, le principal parti d’opposition de gauche, SYRIZA, est en proie à des divisions internes qui le font apparaître comme une alternative peu crédible pour gouverner le pays dans le futur.
Le week-end dernier, une faction essentielle de l’opposition a décidé de quitter SYRIZA, un nouveau coup dur pour l’unité de la gauche dans le pays.
La faction d’extrême gauche (appelée « Parapluie ») dirigée par l’ancien ministre des Finances Euclide Tsakalotos et composée de 46 membres (dont deux députés élus) a envoyé une lettre confirmant son départ de SYRIZA.
La raison de ce départ : Stéfanos Kasselákis, qui a remplacé l’ancien Premier ministre Aléxis Tsípras à la tête du parti.
M. Kasselákis, un résident américain de 35 ans, ancien cadre chez Goldman Sachs et homme d’affaires dans le secteur du transport maritime, a été vivement critiqué par la fraction « Parapluie » après avoir été élu au scrutin direct par les électeurs et les membres du parti.
« Cela m’a attristé. J’ai été surpris et cela témoigne d’un énorme manque de culture démocratique. Je ne vois pas dans quel autre parti des évènements similaires auraient pu se produire. On ne lui a même pas laissé […] une demi-journée », a déploré Níkos Pappás, un membre influent de SYRIZA, en s’adressant à Euractiv.
M. Pappás prétendait également à la direction du parti, mais lors du second tour des élections, il a soutenu M. Kasselákis.
Les autres candidats étaient Euclide Tsakalotos et Effie Achtsióglou, considérée comme la favorite avant que M. Kasselákis ne se présente.
M. Tsakalotos a quitté le parti, tandis que l’avenir de Mme Achtsióglou au sein du parti reste incertain.
Vers la création d’un nouveau parti de gauche ?
La presse grecque évoque la possibilité de voir émerger de cette scission un nouveau parti de gauche.
« Je pense qu’il est très probable que [la faction] “Parapluie” devienne un parti », a toutefois déclaré M. Pappás.
Contacté par Euractiv, l’eurodéputé Stélios Koúloglou, qui a quitté SYRIZA il y a quelques semaines, a quant à lui déclaré que la rupture au sein du parti grec créait un espace politique pour l’émergence d’un nouveau parti.
Il s’agirait d’un « parti de gauche, plus à gauche que le Mouvement socialiste panhellénique (PASOK), qui pourrait à l’avenir travailler avec les socialistes pour former un gouvernement », a indiqué M. Koúloglou.
« Cependant, la nouvelle formation ne peut réussir qu’à condition d’avoir de nouvelles idées progressistes et de nouveaux visages », a ajouté l’eurodéputé grec.
Toutefois, la présence de certains partisans de la gauche radicale traditionnelle — qui ont publiquement critiqué Aléxis Tsípras — pourrait poser des problèmes au sein de la nouvelle formation.
Le PASOK est actuellement troisième dans les sondages, suivant de près SYRIZA, selon les données de Europe Elects.
Toutefois, le PASOK n’a pas bénéficié du recul de SYRIZA dans les sondages, souligne M. Pappás, un élément « révélateur », selon M. Pappás.
« Même pendant notre pire crise, le PASOK ne remonte pas […] il ne peut donc pas être une alternative fiable », a-t-il affirmé, ajoutant que les électeurs grecs se tourneraient vers SYRIZA, qui « construira les alliances sociales et politiques qui nous permettront d’être à nouveau majoritaires ».
SYRIZA a perdu 600 000 électeurs lors des élections de juin par rapport à 2019, mais selon les sondages, peu d’entre eux sont passés du côté de PASOK.
Dernièrement, des rumeurs sur une potentielle collaboration entre le PASOK et SYRIZA se multiplient à Athènes.
M. Pappás a cependant fait remarquer que jusqu’aux élections européennes de 2024, les relations du parti « avec le PASOK seront concurrentielles », étant donné que SYRIZA a montré qu’il pouvait attirer des forces plus larges de la gauche vers le centre progressiste.
La boîte de Pandore ouverte à Bruxelles
SYRIZA est affilié au Parti de la gauche européenne (PGE) au niveau de l’UE, tandis que le PASOK est membre officiel du Parti socialiste européen (PSE).
L’ancien dirigeant de SYRIZA, M. Tsípras, était invité en tant qu’observateur aux réunions du PSE, ce qui était source de frustration pour le PASOK.
Interrogé sur le fait que ce serait également le cas pour M. Kasselákis, le PSE a pourtant laissé entendre que M. Tsípras était une exception.
« Aléxis Tsípras a commencé à être invité à assister aux réunions de préparation du Conseil européen du PSE lorsqu’il était Premier ministre de la Grèce, afin de lui donner l’occasion de discuter de questions importantes avec les chefs d’État et les gouvernements membres de la famille du PSE », a déclaré le parti politique européen. « En reconnaissance de l’engagement dont il a fait preuve en faveur de l’unité des forces progressistes, le PSE a continué par la suite à inviter M. Tsípras, à titre personnel, à participer aux réunions de haut niveau du PSE. »
« Le PASOK est un parti membre à part entière important et très apprécié de notre famille et nous nous réjouissons de poursuivre cette solide coopération », a conclu le PSE.
M. Kasselákis a précisé que SYRIZA resterait au sein de la famille du PGE et qu’il souhaitait être le « pont » pour la coordination avec d’autres forces progressistes telles que les socialistes et les Verts européens.
Une source du PGE a confié à Euractiv qu’il y avait toujours eu une crainte que SYRIZA se sépare ou quitte le groupe et rejoigne le PSE.
« Au début, cette [crainte] s’est accrue avec l’élection du nouveau président de SYRIZA, bien qu’il semble, après les récentes déclarations, que SYRIZA soit toujours assez engagé à gauche », a noté la source.
Stefanos Kasselákis sous les feux des projecteurs
Le nouveau dirigeant du SYRIZA est au centre de l’attention depuis des mois, et sa victoire a été perçue comme un message adressé aux électeurs contre la classe politique actuelle.
Dans ses discours publics, il a insisté sur le fait que le principal objectif de SYRIZA et des autres forces progressistes devrait être de faire tomber le parti conservateur au pouvoir, Nouvelle Démocratie (ND, affilié au Parti populaire européen au Parlement européen).
Il a mis l’accent sur la hausse des prix et sur les mauvais résultats du pays en matière d’État de droit, au vu d’une enquête en cours sur un scandale d’écoutes téléphoniques.
Les membres de l’opposition interne l’ont vivement critiqué en utilisant des mots durs tels que « Trumpiste », même dans les principaux médias de droite, qui se sont fortement opposés au gouvernement Tsípras.
« C’est une crise qui devait être résolue d’une manière ou d’une autre. Soit on retirait les graves accusations lancées contre le président et le parti, soit on faisait ce qui a effectivement été fait », a commenté M. Pappás.
D’autre part, M. Koúloglou a souligné que M. Kasselákis n’avait aucune expérience politique et manquait de connaissances de base sur l’histoire de la Grèce et le passé de SYRIZA.
« Il a des vues similaires à la droite du parti démocrate américain […] Il agit comme un PDG d’une grande multinationale, étant donné son poste chez Goldman Sachs. Dans un parti, l’équilibre est plus délicat, surtout dans une crise comme celle que traverse SYRIZA », a déclaré M. Koúloglou.
L’eurodéputé a expliqué que M. Kasselákis n’était pas responsable de cette crise, mais qu’il était incapable de la gérer.
« Cette crise a donné naissance à M. Kasselákis parce qu’il n’y a jamais eu d’incident où quelqu’un est devenu le dirigeant de l’opposition principale en sortant de nulle part, sans que personne ne le connaisse, sans même être dans le pays », a déclaré l’eurodéputé grec.
M. Koúloglou a insisté sur le fait que s’il le pouvait, M. Kasselákis rejoindrait Renew, le parti libéral au Parlement européen.
« Mais maintenant, parce qu’il y a beaucoup de soupçons sur le fait qu’il n’est pas de gauche, il a déclaré qu’il resterait dans la gauche européenne. Néanmoins, après les élections européennes, je suis presque sûr qu’il reviendra sur sa décision », a conclu M. Koúloglou.
Le silence d’Aléxis Tsípras
L’ancien dirigeant de SYRIZA et Premier ministre Aléxis Tsípras ne s’est pas encore exprimé sur la crise que traverse le parti.
Plusieurs membres de la faction « Parapluie » lui ont demandé d’intervenir, mais M. Tsípras a gardé ses distances.
« Aléxis Tsípras est un atout à la fois pour le parti et pour la Grèce, et je pense que ceux qui le poussent à parler font une injustice à la fois à Aléxis et à eux-mêmes », a commenté M. Pappás.
De même, M. Koúloglou a fait remarquer que M. Tsípras se trouvait dans une position difficile, car tout ce qu’il pourrait dire serait utilisé par l’une ou par l’autre des parties impliquées dans le conflit actuel.
Il a malgré tout souligné qu’au cours de la période préélectorale, « M. Tsípras aurait pu clarifier qu’il ne soutenait pas M. Kasselákis comme ce dernier l’a suggéré ».
Officiellement, M. Tsípras n’a soutenu aucun candidat lors des élections internes. Certains ont estimé que M. Tsípras était derrière M. Kasselákis, tandis que d’autres ont insisté sur le fait que M. Kasselákis a fait ce que M. Tsípras aurait dû faire il y a des années avec ses ennemis au sein du parti.
[Édité par Anne-Sophie Gayet]