Istanbul : l’occupation d’un parc se transforme en manifestation antigouvernementale

L’occupation visant à s’opposer à des projets de démolition d’un parc à Istanbul a déclenché ce week-end les manifestations antigouvernementales les plus violentes de ces dernières années en Turquie. L’UE et les États-Unis ont exprimé les inquiétudes quant à l’usage de la force par la police alors que la manifestation se propage vers d’autres villes. Un reportage d’EURACTIV Turquie.

EURACTIV.fr
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L’occupation visant à s’opposer à des projets de démolition d’un parc à Istanbul a déclenché ce week-end les manifestations antigouvernementales les plus violentes de ces dernières années en Turquie. L’UE et les États-Unis ont exprimé les inquiétudes quant à l’usage de la force par la police alors que la manifestation se propage vers d’autres villes. Un reportage d’EURACTIV Turquie.

La manifestation a commencé par un mouvement pacifique d'occupation en réaction à des projets de démolition d'un parc dans le cadre d'un réaménagement plus vaste de la place Taksim, dans le centre d'Istanbul. Elle s'est toutefois transformée en expression générale du mécontentement à l'égard du gouvernement et s'est répandue dans d'autres villes.

Le gouvernement a annoncé samedi soir que 53 civils et 26 officiers de police avaient été blessés lors de la manifestation. Le nombre exact de blessés reste cependant incertain et serait beaucoup plus élevé que les chiffres officiels.

Amnesty International fait état de deux morts et de plus de 1 000 blessés. Le nombre d'arrestations s'élève également à plus ou moins 1 000.

Tout a commencé par une question d'environnement

Les protestations ont commencé en début de semaine dernière lorsqu'une petite centaine de personnes s'est rassemblée et a campé dans le parc Gezi, qui devrait être remplacé par une réplique de l’ancienne caserne qui s'y trouvait jusqu'en 1940.

Lors de la cérémonie d'inauguration des travaux du troisième pont au-dessus du Bosphore mercredi, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdo?an, a ignoré les manifestations et a déclaré : « Peu importe ce que vous faites, nous avons pris notre décision et nous poursuivrons les projets ».

Le troisième pont est en soi un sujet controversé en Turquie, non seulement car la chaussée passera par des forêts et endommagera l'environnement, mais aussi en raison de son appellation. Sans débat public préalable, le gouvernement a annoncé que le pont porterait le nom de « Yavuz Sultan Selim » (Selim le Terrible en français), en référence à un sultan du XVIe siècle tristement célèbre en raison du massacre des alaouites en Anatolie.

Après les déclarations de M. Erdo?an sur l'occupation du parc, de nombreux autres manifestants s'y sont rassemblés. La police a tenté à plusieurs reprises de disperser les campeurs et vendredi, des affrontements ont éclaté entre les manifestants et les forces de l'ordre dans le district de Beyo?lu, où se trouvent la place Taksim et le parc Gezi.

Alors que la foule grossissait à Beyo?lu, la police a eu de plus en plus recours à la force au point que, samedi matin, même les hélicoptères répandaient des gaz lacrymogènes, comme le montre une vidéo publiée sur YouTube.  Les manifestants ont érigé des barricades à plusieurs endroits dans les environs de Beyo?lu et ont lancé des pierres et des bouteilles sur les forces de l'ordre, appelant à la démission du gouvernement.

En raison de l'escalade de violence, la contestation s'est propagée dans d'autres villes turques et a rapidement attiré l'attention internationale. Le ministre de l'intérieur, Muammer Güler, a déclaré samedi que plus de 90 manifestations avaient lieu dans 48 villes. La violence se serait généralisée lors de protestations dans d'autres villes qu'Istanbul, plus particulièrement dans la capitale, Ankara.

Alors que la police commençait à battre retraite samedi après-midi, des centaines de milliers de personnes se sont rassemblées sur la place Taksim et la manifestation est redevenue pacifique.  Des affrontements dans le district voisin de Be?ikta? se sont cependant prolongés jusqu'à samedi soir.

Dimanche, les manifestants ont volontairement ramassé les détritus sur la place Taksim et sont retournés dans le parc l'après-midi. Certains rapports font état de violence sporadique dans d'autres villes dimanche.

Réaction internationale

La Commission européenne a exprimé ses préoccupations par rapport à la situation vendredi. « Nous condamnons toute utilisation excessive et disproportionnée de la force », a déclaré la Commission dans un communiqué au journal Today's Zaman.

« Nous rappelons l'importance de la garantie des droits fondamentaux, dont la liberté d'expression et la liberté de réunion. Toute limitation devrait s'inscrire strictement dans les limites définies par la CEDH [Cour européenne des droits de l'homme] et la jurisprudence de la CEDH », peut-on lire dans ce communiqué.

Le commissaire en charge de l'élargissement, Štefan Füle, qui devrait se rendre en Turquie jeudi et vendredi à l'occasion d'une conférence sur les affaires européennes, a publié un Tweet indiquant que les images de la place Taksim étaient inquiétantes. Il a soutenu l'appel à la retenue du président turc, Abdullah Gül.

Egemen Ba???, le ministre turc des affaires européennes, a critiqué le communiqué de la Commission et a déclaré que Bruxelles ne devrait pas « mal interpréter » la situation à Istanbul, selon une agence de presse publique anatolienne.

M. Ba??? a affirmé que les manifestants étaient des « groupes marginaux opposés aux valeurs européennes », selon l'agence de presse ?hlas.

À Washington, un porte-parole du département d'État s'est également inquiété de la violence en Turquie.

Le chef de file du principal parti de l'opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), Kemal K?l?çdaro?lu, a demandé dimanche au premier ministre de présenter des excuses.

Selon des médias turcs, des citoyens se sont rassemblés dans plusieurs villes européennes ainsi qu'aux États-Unis, afin d'exprimer leur soutien aux manifestants en Turquie.

L'Europe devrait « se regarder »

Lors de sa première réponse aux protestations, M. Erdo?an a reconnu samedi que la police avait utilisé la force de manière excessive et que le gouvernement enquêtait sur ces rapports.

À l'occasion de la séance plénière de l'Assemblée des exportateurs de Turquie, le premier ministre a longuement parlé des politiques environnementales de son gouvernement et au cours de son mandat en tant que maire d'Istanbul dans les années 1990. Il a indiqué qu'aucune décision définitive n'avait été prise à propos de la réplique de la caserne prévue sur le site du parc de Gezi. Il a réfuté les affirmations des manifestants selon lesquelles le bâtiment deviendrait un centre commercial et a laissé entendre que ce pourrait devenir un musée. Le premier ministre a cependant précisé que la structure serait de toute façon construite.

Lors d'un autre évènement, M. Erdo?an a répondu aux critiques internationales en demandant aux détracteurs de « se regarder d'abord ».  « Nous savons ce qu'il se passe en Espagne, aux États-Unis et en Grande-Bretagne », a-t-il indiqué sans entrer dans les détails.

Des actions précipitées sur des questions controversées

Les incidents du parc Gezi font suite à une série d'initiatives gouvernementales souvent entreprises sans débat public préalable et qui se sont avérées très controversées dans la société turque.

Des affrontements violents ont également eu lieu entre des manifestants et la police en début d'année lorsque le gouvernement s'est opposé à l'organisation des célébrations du 1er mai sur la place Taksim en raison de risques de sécurité dus au réaménagement en cours.

Le site revêt une importance symbolique par rapport au 1er mai en Turquie et les syndicats affirment que le gouvernement souhaite interdire les célébrations définitivement et indiquent que le réaménagement n'est qu'un prétexte.

La politique belliciste du gouvernement envers la Syrie suscite également des critiques sévères de la part de l'opposition. Deux voitures ont explosé le 11 mai dans la ville frontalière de Reyhanli, faisant 52 morts. Le gouvernement a tenu les services secrets syriens responsables de l'attaque terroriste la plus mortelle dans l'histoire de la Turquie.

L'« initiative de paix » lancée fin 2012, qui comprend des négociations entre l'État et Abdullah Öcalan, le dirigeant emprisonné du mouvement kurde PKK, divise également la société turque, car les nationalistes y sont fortement opposés. Les États-Unis, la Turquie et l'UE classent le PKK, qui se bat pour un État kurde indépendant depuis trente ans, sur la liste des organisations terroristes. M. Öcalan a toutefois appelé en mars dernier à la fin des actions armées et a arrêté de revendiquer un État kurde indépendant.

Le gouvernement a également introduit précipitamment en mai des restrictions sur la vente de boissons alcoolisées. Ce sujet est très controversé en Turquie, car les défenseurs de la laïcité accusent le Parti pour la justice et le développement (AKP), au pouvoir, de tenter d'imposer au pays un mode de vie conservateur.

Le parti islamiste AKP est au pouvoir depuis 2002 en Turquie et a remporté les dernières élections législatives en 2011 avec un peu moins de la moitié des voix.

Nouveaux projets pour la place Taksim

Le premier ministre turc semble toutefois provocateur à la suite des manifestations les plus violentes contre la police.

Lors d'un évènement dimanche après-midi, il a déclaré qu'afin de construire un opéra, l'État démolira le centre culturel d'Atatürk (AKM) sur la place Taksim, un projet qui suscite la controverse au sein des défenseurs de la laïcité. M. Erdo?an a également annoncé la construction d'une mosquée sur la place Taksim, un débat controversé qui date des gouvernements précédents.

« Oui, nous allons aussi construire une mosquée. Et je ne vais pas demander la permission du président du CHP, ou à une paire de pilleurs pour le faire. Ceux qui ont voté pour nous nous ont déjà donné l'autorité pour le faire », a-t-il déclaré.