Johann Wadephul, nouveau ministre des Affaires étrangères d’Allemagne, dans l’ombre de Friedrich Merz

Choisi par le chancelier Friedrich Merz pour incarner une diplomatie allemande unifiée, Johann Wadephul peine à faire oublier qu’il doit sa fonction à sa loyauté. Pour certains, une question se pose désormais : la politique étrangère allemande se décide-t-elle encore au ministère — ou désormais à la chancellerie ?

/ EURACTIV.com
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Le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, et le chancelier Friedrich Merz, à bord d'un Airbus A350 à destination de Paris. [Getty Images/Thomas Imo_Office allemand des Affaires étrangères]

Choisi par le chancelier Friedrich Merz pour incarner une diplomatie allemande unifiée, Johann Wadephul peine à faire oublier qu’il doit sa fonction à sa loyauté. Pour certains, une question se pose désormais : la politique étrangère allemande se décide-t-elle encore au ministère — ou désormais à la chancellerie ?

Le chrétien-démocrate Friedrich Merz (CDU) veut tourner la page de la politique étrangère brouillonne observée avec la coalition fracturée précédente, composée es socialistes (SPD), des libéraux (FDP) et des Verts. Pour ce faire, il entend imposer une ligne claire, unifiée, matière de politique étrangère, en plaçant la diplomatie sous contrôle direct de la chancellerie.

Premier ministre des Affaires étrangères démocrate-chrétien depuis plus de 50 ans, Johann Wadephul s’aligne sur cette ambition. Dans son discours inaugural au Bundestag, il a repris la rhétorique de Friedrich Merz, évoquant une politique étrangère « d’un seul tenant » comme priorité.

Parmi la demi-douzaine de fonctionnaires interrogés par Euractiv, certains se demandent si l’ancien militaire et parlementaire discret incarne une vision propre, ou s’il est davantage un porte-voix de la chancellerie.

Qui est Johann Wadephul ?

Là où nombre de ses prédécesseurs multipliaient les plateaux télé, Johann Wadephul cultive quant à lui la discrétion.

Âgé de 62 ans, il est originaire du Schleswig-Holstein — une région au nord du pays située entre Hambourg et la frontière danoise, bordée par la mer du Nord et la mer Baltique. Il possède d’ailleurs un accent du nord et son nom de famille nordique surprend parfois ses compatriotes allemands.

Après deux décennies de politique au niveau régional, Johann Wadephul s’est spécialisé en politique étrangère et de défense à son arrivée comme député au Bundestag en 2009.

En tant qu’expert des Affaires étrangères du groupe des chrétiens-démocrates, il accompagnait Friedrich Merz — alors chef de l’opposition — lors de ses déplacements à l’étranger.

Il a gravi les échelons jusqu’à devenir vice-président du groupe parlementaire de centre droit formé par la CDU et son parti frère bavarois, la CSU.

Aller à l' »essentiel »

Sans jamais avoir été ministre, il maîtrise les dossiers stratégiques car il est le premier ministre allemand des Affaires étrangères depuis longtemps à avoir travaillé sur la politique étrangère et de sécurité au sein du parlement.

Ses soutiens du centre-droit louent ses compétences et son approche soignée. Même dans les rangs adverses, le respect est là. Un allié le décrit comme « un diplomate classique », bien loin du style plus clivant de sa prédécesseure, l’écologiste Annalena Baerbock.

Un député d’un autre parti, qui a fait partie de la délégation allemande dirigée par Johann Wadephul à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, l’a qualifié de « négociateur hors pair », capable de « jouer les durs ».

« Il ne se concentrera certainement pas sur la “politique étrangère féministe” », a-t-il ajouté.

Annalena Baerbock incarnait une politique étrangère féministe et tranchée, quitte à froisser Pékin ou Moscou. Ses prises de position franches lui ont valu le soutien des pays baltes.

Le ministre chinois des Affaires étrangères Qin Gang, lui avait par ailleurs fait remarquer lors d’une conférence de presse que la Chine n’avait « pas besoin de professeurs occidentaux » après qu’elle l’ait confronté à la question des droits humains.

Johann Wadephul, lui, promet le dialogue sans le ton professoral. Sa priorité : aller à « l’essentiel » — en d’autres termes, moins d’intérêt pour les questions climatiques ou de diversité.

Casseroles diplomatiques

Mais alors qu’Annalena Baerbock était une femme de principes, certains craignent que son successeur n’en ait pas et soit plus influençable.

Transatlantiste convaincu, il fait encore partie des nombreux chrétiens-démocrates qui ont défendu une approche conciliante à l’égard de Moscou pendant les années Merkel, considérées par certains comme une période de collusion entre Berlin et le Kremlin.

L’année précédent le début de l’invasion totale de l’Ukraine par la Russie, Johann Wadephul a publié deux tribunes dans des journaux allemands où il plaidait en faveur de la coopération avec la Russie et contre l’arrêt de la construction du gazoduc Nord Stream 2, qui aurait encore accru la dépendance de l’Allemagne à l’égard du gaz naturel russe bon marché.

« La fermeté seule ne sert à rien », écrivait-il dans les colonnes du Tagesspiegel. Depuis, il s’est repenti et s’est positionné comme un fervent défenseur de l’Ukraine.

Ses détracteurs soulignent également sa mauvaise gestion des informations sensibles. En 2021, il est accusé d’avoir divulgué à la télévision des informations sensibles sur des mouvements de matériel militaire en Afghanistan.

En février de cette année, il a été piégé par un canular téléphonique orchestré par les célèbres humoristes russes Vovan et Lexus, proches du Kremlin. Les deux hommes ont convaincu Johan Wadephul qu’ils étaient des collaborateurs du président ukrainien Volodymyr Zelensky. Il aurait discuté avec eux des élections allemandes et du soutien militaire à l’Ukraine.

En 2023, la Première ministre italienne Giorgia Meloni avait elle aussi été piégée par le duo d’humoristes.

Premiers pas à l’international

Mais à peine plus d’une semaine après son entrée en fonction, Johann Wadephul a déjà séduit ses homologues.

Certains de ses homologues européens ont confié à Euractiv qu’ils avaient été frappés par l’importance qu’il accordait à la construction de liens interpersonnels et à la fermeté de son message envers les partenaires clés de l’Allemagne, en particulier la France et la Pologne.

Lors de sa première réunion avec les ministres des Affaires étrangères de l’UE, à Varsovie la semaine dernière, où il s’est rendu aux côtés du ministre français Jean-Noël Barrot depuis Paris, il a marqué les esprits par son calme et son assurance.

Le ministre des Affaires étrangères polonais, Radosław Sikorski, l’a accueilli comme le retour d’un partenaire fiable.

Selon plusieurs fonctionnaires, sa position claire en faveur de l’Ukraine lui aurait aussi valu un bon accueil à Bruxelles, notamment auprès de Kaja Kallas, la Haute représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, qu’il a rencontrée à Bruxelles avant de prêter officiellement serment en tant que ministre.

Focus sur la défense

La semaine dernière, lors d’une conférence de presse à l’issue d’une rencontre avec le secrétaire d’État américain Marco Rubio, il a déclaré qu’il était approuvait l’idée de porter l’objectif des dépenses de défense des pays de l’OTAN à 5 % du PIB national.

Or, Friedrich Merz avait quant à lui évité de s’engager à dépenser plus que l’objectif actuel de 2 %.

Ces déclarations ont surpris à Berlin. Un porte-parole du gouvernement a temporisé, affirmant que Friedrich Merz s’en tiendrait à l’accord de coalition gouvernementale et aux résultats du prochain sommet annuel de l’OTAN, qui aura lieu en juin.

Alors, Johann Wadephul reste-t-il dans l’ombre de Friedrich Merz ? Ou cherche-t-il à s’en affranchir ?

[Édité par Anne-Sophie Gayet]