La Commission confirme financer à nouveau un gazoduc maltais controversé
Le projet de gazoduc maltais TransGas a été ajouté à la sixième liste des « projets d’intérêt commun » (PCI) de la Commission européenne, révèle un document fuité. Il sera éligible au financement de l’UE, malgré des années de protestations sur sa viabilité, son impact environnemental et ses liens avec des affaires de corruption et de meurtre.
Le projet de gazoduc maltais TransGas a été ajouté à la sixième liste des « projets d’intérêt commun » (PCI) de la Commission européenne, révèle un document fuité. Il sera éligible au financement de l’UE, malgré des années de protestations sur sa viabilité, son impact environnemental et ses liens avec des affaires de corruption et de meurtre.
Le gazoduc relierait Malte à la Sicile et remplacerait l’actuel méthanier ancré dans le port maltais de Delimara. Le gouvernement maltais a demandé à la Commission de contribuer à ce projet, dont le coût est estimé à 400 millions d’euros.
Le projet a suscité dès le départ une vive controverse en raison du raccordement du gazoduc à la centrale électrique de Delimara, exploitée par Electrogas.
Yorgen Fenech, l’homme écroué dans l’attente de son procès pour son implication dans l’assassinat de la journaliste Daphne Caruana Galizia en 2017, reste l’ultime propriétaire légal d’Electrogas. D’autres personnes impliquées dans le projet font aujourd’hui l’objet d’enquêtes, toujours en cours, pour blanchiment d’argent et corruption.
Bien que les règles de l’UE relatives aux réseaux transeuropéens d’énergie (RTE-E) mettent l’accent sur les énergies renouvelables et les interconnexions électriques, Malte a obtenu une dérogation et le projet a été inclus dans la cinquième liste PCI de l’UE en 2022, ce qui l’a rendu éligible à la perception de fonds de l’UE.
Frida Kieninger, directrice des affaires européennes chez Food & Water Action Europe, a déclaré à Euractiv que cette dérogation, accordant le statut de projet prioritaire de l’UE à des projets de combustibles d’origines fossiles « ridiculise l’objectif du règlement récemment renouvelé (règlement RTE-E) sur la base duquel les projets de la liste de l’Union sont sélectionnés, à savoir l’exclusion des projets classiques au gaz d’origine fossile. »
La famille de Caruana Galizia, ainsi que plusieurs députés européens et ONG œuvrant pour la protection de l’environnement, ont tiré la sonnette d’alarme et ont demandé à ce que le projet ne soit pas inclus dans la sixième liste. Cependant, selon une copie de la liste vue par Euractiv, le projet de gazoduc a bel et bien été à nouveau inclus.
Sous le titre « Projets qui conservent leur statut de projet d’intérêt commun (dérogation de l’article 24) », le gazoduc est listé, de concert avec un gazoduc chypriote.
« Tous les États membres devraient prendre au sérieux l’urgence d’une transition juste, et ce dont nos économies — et le climat — ont le moins besoin, c’est d’un nouveau projet d’infrastructure de combustibles d’origines fossiles », a ajouté Mme Kieninger.
Food & Water Action Europe a clairement indiqué que les autres projets de la liste, 68 au total, ont été proposés par des géants de l’industrie des combustibles d’origines fossiles, tels que RWE, Shell et BP. Ils affirment que la promesse d’un hydrogène respectueux du climat s’est transformée en un « jackpot de plusieurs milliards pour l’industrie du gaz d’origine fossile », et que seule une poignée d’entre eux sont des projets d’hydrogène vert crédibles, Malte n’étant pas incluse dans la liste.
Le gouvernement maltais a fait valoir que le gazoduc serait utilisé à l’avenir pour produire de l’énergie à base d’hydrogène respectueuse de l’environnement, mais ce type d’énergie n’est pas utilisé commercialement ni disponible à l’heure actuelle, et il n’y a aucune certitude quant à la possibilité et à la manière de l’utiliser. Malgré cela, dans le budget récemment annoncé, le gouvernement a affecté des fonds à la formulation d’une stratégie visant à introduire l’utilisation de l’hydrogène au niveau local.
Outre les inquiétudes concernant sa viabilité en termes de transition écologique et l’engagement de l’Europe à abandonner les énergies fossiles, le projet a fait l’objet de critiques importantes en raison de l’implication de M. Fenech.
Quelques mois après l’arrivée au pouvoir du parti travailliste maltais en 2013, un important contrat public a été attribué à un consortium d’entreprises, dont la société de M.Fenech et l’entreprise publique d’énergie azerbaïdjanaise SOCAR. Un projet similaire avait été proposé par M. Fenech en 2007, mais n’avait pas abouti, selon la Fondation Daphne Caruana Galizia.
L’accord de 2013, qualifié de « sinistre » par le rapporteur du Conseil de l’Europe Pieter Omtzigt, a été conclu avec l’aide de l’ancien ministre Konrad Mizzi, de l’ancien chef de cabinet Keith Schembri et de l’ancien premier ministre en disgrâce Joseph Muscat.
Des journalistes ont ensuite découvert que la société publique maltaise d’énergie, Enemalta, achèterait, dans le cadre de l’accord de 2013, son gaz au double du prix du marché, permettant à l’entreprise azerbaïdjanaise SOCAR de réaliser un bénéfice d’au moins 40 millions de dollars.
De plus, il avait également été révélé que, par l’intermédiaire d’une société appelée 17 Black, M. Fenech devait verser 150 000 euros par mois à des sociétés offshore appartenant à l’ancien premier ministre M. Mizzi et son ex-chef de cabinet M. Schembri.
En outre, selon les termes actuels du contrat, les Maltais sont tenus de s’approvisionner auprès d’Electrogas, bien que le gaz soit fourni par quelqu’un d’autre. Cela signifie qu’ils devront indemniser l’entreprise et, par défaut, M. Fenech, qui continue à être actionnaire d’Electrogas, à hauteur de 85 millions d’euros.
Mme Caruana Galizia enquêtait sur l’accord Electrogas et l’implication de M. Fenech au moment où elle a été assassinée.
[Édité par Théophane Hartmann.]