La population veut des avions militaires moins bruyants
ÉDITION SPÉCIALE / Même si des compagnies aériennes civiles font pression pour que les avions soient plus silencieux et économes en carburant, les émissions sonores ne constituent pas une priorité pour la branche militaire de ce secteur. Il semblerait toutefois que cette situation puisse évoluer.
ÉDITION SPÉCIALE / Même si des compagnies aériennes civiles font pression pour que les avions soient plus silencieux et économes en carburant, les émissions sonores ne constituent pas une priorité pour la branche militaire de ce secteur. Il semblerait toutefois que cette situation puisse évoluer.
Le bruit des avions civils est régi par un certain nombre de règles à l'échelle nationale et européenne et des accords internationaux. L'aviation militaire n'est cependant pas soumise à l'ensemble de la législation de l’UE, selon un porte-parole de la Commission européenne.
En outre, peu de textes de loi couvrent le bruit des avions militaires au niveau national et peu de personnes veulent changer la situation. L'armée bénéficie depuis longtemps d'un statut spécial, car elle défend l'intérêt public, une mission difficile qui lui octroie une certaine marge de manœuvre.
Truls Gjestland, un chercheur spécialisé dans le bruit à SINTEF, le plus grand institut scandinave de recherche, a déclaré : « L’armée fait comme bon lui semble. Le bruit n'a jamais été un critère de conception pour les avions militaires. Ce sont la puissance, la vitesse et la capacité de transport de nombreuses armes et missiles qui sont généralement pris en compte. Le bruit n'a jamais été un problème. »
L'activité militaire est toutefois problématique pour les résidents situés à proximité des bases aériennes, qui se plaignent de troubles du sommeil et de conséquences sur leur qualité de vie. Selon une étude menée par l'Institut national néerlandais pour la santé publique et l'environnement, le bruit provoqué par les avions militaires comporte également un coût économique, car il diminue fortement le prix des maisons situées aux alentours.
Les habitants sont inquiets
L'étude Valuing airport noise in the Netherlands tient le bruit lié aux aéroports responsable d'une diminution d'un milliard d'euros de la valeur des biens immobiliers. Selon ce même document, cette perte se répartit entre les bases militaires aériennes (environ 30 %), l'aéroport international d'Amsterdam-Schiphol (65 %) et les autres aéroports néerlandais (seulement 5 %).
Les auteurs ont conclu que « les bases aériennes militaires et les zones de vol semblent entraîner une plus grande [diminution de la valeur des biens immobiliers] que les aéroports civils ».
Il existe peu d'études sur les conséquences du bruit causé par l'aviation militaire, mais les répercussions sur la santé sont prouvées. Une étude menée en 2009 par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Valeurs guides concernant le bruit nocturne en Europe, établit une corrélation entre le bruit provoqué par l'aviation militaire et l'insomnie chez les adultes. En comparaison avec d'autres sources de bruit, « l'aviation militaire a des effets considérables » sur le sommeil, selon cette étude. Les auteurs ont toutefois reconnu que les résultats ne pouvaient pas s'appliquer à tous les cas, car les personnes interrogées vivaient près de la fin d'une piste, où le bruit atteint son paroxysme.
Selon M. Gjestland, qui prépare un rapport sur le sujet, les avions militaires pourraient plus perturber le sommeil que les avions traditionnels étant donné que leurs horaires de vols sont généralement différents. Ils volent, par exemple plus souvent de nuit, en raison de couvre-feu imposé à l'aviation civile, et s’entraînent en début de matinée.
Les avions militaires sont également équipés de plus grands moteurs et se déplacent plus rapidement, ce qui crée des pointes de bruit plus courtes mais plus intenses qui perturbent davantage le sommeil.
L'efficacité opérationnelle
Les plaintes de la population sensibilisent de plus en plus l’armée aux conséquences du bruit sur la population locale. Les forces armées avouent toutefois que certaines perturbations sont inévitables.
Un porte-parole du ministère britannique de la défense (MOD) a expliqué à EURACTIV : « Le MOD est toujours conscient de ses responsabilités envers le grand public et traite sérieusement toutes les plaintes dans le domaine de l'aviation. Il serait préférable que les opérations aériennes puissent de dérouler sans perturber les personnes au sol. »
« Mais ce n'est pas toujours possible. Nous devons nous assurer que les équipes aériennes militaires sont parfaitement formées et prêtes à assurer un service opérationnel, mais, tout en respectant cette obligation, nous continuerons à faire tout notre possible pour minimiser les perturbations. »
Le MOD affirme toutefois qu'il prend en compte les critères environnementaux quand il choisit ses avions et qu'il tente également de suivre autant que possible des lignes directrices non contraignantes pour respecter les normes en matière d'aviation civile. « Quand le MOD achète ou met au point un avion, il suit un procédé qui comprend un tableau d’évaluation des conséquences sur l'environnement. Le bruit fait partie de ce tableau. Le MOD reçoit également des conseils sur la manière, dans la limite du possible, de respecter les normes de l'OACI [Organisation de l'aviation civile internationale]. »
Ces questions d'ordre environnemental arrivent toutefois au second plan. « Les premiers critères d'évaluation pour l'achat d'un avion sont le rapport coût/avantage pour les contribuables et l'efficacité opérationnelle », selon le MOD.
Ingénierie
Grâce aux progrès en matière d'ingénierie, les forces armées peuvent concilier plus que jamais l'efficacité opérationnelle avec de faibles émissions sonores et tester leurs appareils furtifs dans des zones de conflit urbain. En 2011, la population a pris conscience des hélicoptères furtifs de haute technologie quand les forces américaines ont utilisé un hélicoptère Black Hawk lors du raid contre la propriété du chef de file d'Al-Qaïda, Oussama Ben Laden, à Abbottabad au Pakistan.
La situation est différente en ce qui concerne les avions de combat, qui doivent être moins discrets que les hélicoptères et les véhicules terrestres. Ils doivent également être plus rapides et plus puissants pour surprendre l'ennemi. Les appareils seront plus furtifs s'ils échappent aux radars que s'ils sont équipés de moteurs assourdis, a déclaré le chercheur de SINTEF.
Grâce à l'amélioration des techniques d'ingénierie et à des changements de comportement en vol, les forces armées peuvent même prendre des mesures pour réduire le vrombissement des moteurs d'avions de chasse. Les nouveaux modèles sont conçus pour être plus faciles à manœuvrer, ce qui permet aux pilotes de décoller et d'atterrir plus silencieusement.
Sebastien Carlsson, un porte-parole du groupe Saab, a expliqué à EURACTIV que le dernier avion de chasse de l'entreprise suédoise d'aéronautique et de défense, le JAS 39 Gripen, permettait « une plus grande flexibilité dans les manœuvres visant à atténuer le bruit au cours du décollage et de l'atterrissage ». Il a ajouté : « C'est important, car des opérations de vol militaire en temps de paix peuvent être planifiées et mises en place de telle sorte que l'impact sonore dans l'environnement soit réduit.
En outre, le groupe auxiliaire de puissance (GAP) du Gripen est conçu de telle sorte que l'appareil respecte des niveaux sonores plus stricts au cours des opérations au sol.
Attitude
Bien que M. Gjestland accueille favorablement les modifications en matière d'ingénierie, il estime que les forces armées ne changeront pas leur comportement par rapport au bruit, à moins qu'elles ne le veulent vraiment. Une réglementation ne recueillera pas beaucoup de soutien, mais, aux yeux du chercheur de SINTEF, l'armée réduirait son empreinte sonore pour une raison principale : les relations publiques.
Les controverses récentes autour des campagnes militaires signifient que la réputation de l'armée n'est plus ce qu'elle était. M. Gjestland a remarqué un changement. « Au cours des dernières années, les questions sur l'environnement ont gagné en importance », a-t-il déclaré. « L'armée dépend des bonnes relations avec ses voisins, et le bruit les préoccupe », a-t-il indiqué. « Ils veulent un endroit calme et paisible et ne souhaitent pas être réveillés pendant la nuit. L'armée tente donc de réduire l'impact sonore dans les environs. »
M. Gjestland a conclu qu'il ne s'agit pas seulement d'un niveau de décibels, mais d'une attitude. Au cours de ses recherches sur les aéroports civils, il a abordé les niveaux des nuisances sonores en interrogeant des résidents. « Nous faisons des enquêtes, demandons à la population à quel point le bruit la dérange et vérifions le niveau sonore, etc. », a-t-il poursuivi.
Les enquêtes ont permis d'obtenir des résultats intéressants.
« Les réponses ne dépendent pas seulement du bruit en soi, mais plus de l'attitude. Si vous n'aimez pas l'armée, le bruit causé par les avions militaires vous dérange fortement. Mais, si vous aimez l’armée et en dépendez, vous adopterez une autre attitude. Si vous travaillez dans une base aérienne ou que vous fournissez des biens et des services à cette base, vous en dépendez en quelque sorte et vous êtes alors plus tolérant. Il s'agit donc d'une question extrêmement complexe », a-t-il affirmé.