L’agroécologie, entre frein et nécessité pour la souveraineté alimentaire

La guerre en Ukraine semble avoir enterré, du moins provisoirement et en partie, les ambitions écologiques de l’Europe en matière d’agriculture. Pourtant l'agroécologie, à la base de la stratégie « De la ferme à l'assiette », serait un gage de souveraineté, selon les députés écologistes.

Euractiv France
This article is part of our special report "Souveraineté Alimentaire et guerre en Ukraine"
Plants de maïs
Jeunes plants de maïs sur un champ fertile [Smileus / Shutterstock] [<a href="https://www.shutterstock.com/fr/g/smileus" target="_blank" rel="noopener">Smileus</a>]

La guerre en Ukraine semble avoir enterré, du moins provisoirement et en partie, les ambitions écologiques de l’Europe en matière d’agriculture. Après que la Commission européenne a validé (mercredi 16 mars) la mise en culture des jachères et reporté les textes législatifs imposant la diminution des pesticides, les députés européens ont voté jeudi dernier une résolution d’urgence allant dans le même sens. L’heure est à la relance de la production au nom de la sécurité alimentaire de l’Europe.

« Les mesures proposées sont irresponsables. C’est dramatique ! Le spectre d’émeutes de la faim est très loin d’être évité » a réagi l’eurodéputé Benoît Biteau (Verts/ALE) sur twitter à la suite du vote par le parlement. Lui et son groupe dénoncent une « instrumentalisation de la guerre en Ukraine » pour mettre fin à la stratégie « De la ferme à l’assiette ».

Rappelons que cette stratégie avait été proposée par la commission en 2020 et voté par le parlement en 2021. Ce volet agricole du pacte vert européen vise à réduire de moitié l’usage de pesticides, de 20% celui des engrais, à baisser de 50% les ventes d’antimicrobiens pour les animaux d’élevage et à consacrer un quart des terres cultivées à l’agriculture biologique.

Ces ambitions font échos aux multiples alertes concernant les impacts environnementaux des activités agricoles, que ce soit sur les sols, la biodiversité sauvage, les effets des pesticides etc. Selon le GIEC, un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre provient des systèmes alimentaires.

Sauf que la guerre en Ukraine a rebattu les cartes. La dépendance des pays européens aux matières premières et à l’énergie russo-ukrainiennes a réorienté les priorités. C’est désormais l’indépendance européenne, garante de la sécurité alimentaire, qui doit primer. Si tout le monde s’accorde sur cette nécessité, le clivage repose sur les moyens d’y arriver.

« De la ferme à l’assiette » : baisse de production ? 

Pour la Commission européenne, notamment le commissaire à l’Agriculture, Janusz Wojciechowski, les parlementaires conservateurs et les syndicats associés (comme la FNSEA), c’est en produisant plus que l’Europe retrouvera sa souveraineté alimentaire. Cette ligne, scandée avec force depuis le début du conflit, était déjà défendue bien avant l’invasion Russe. En 2021, la députée Anne Sander (PPE) expliquait que la stratégie « De la ferme à l’assiette » menaçait de « sacrifier notre autonomie alimentaire et l’avenir de nos agriculteurs ».

En effet selon une modélisation du JRC, le service scientifique de la commission, la stratégie engendrerait des baisses de rendements de 10 % à 15 % pour les céréales, oléagineux, les viandes bovine et porcine. Des chiffres repris en boucle par le Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne (COPA-Cogeca), le gouvernement français, jusqu’aux candidats de droite à l’élection présidentielle française.

Cette baisse de production conduirait, pour ces derniers, à une augmentation des importations, qui deviendrait le seul moyen de répondre à la demande. Au détriment des agriculteurs européens. Et de la souveraineté.

De l’autre côté de l’échiquier politique, l’on brocarde ces « prédicateurs de l’apocalypse alimentaire », selon lesquels la stratégie « De la ferme à l’assiette » ou « Farm to fork » diminuerait les rendements. « C’est absolument faux ! Quand on utilise des pratiques agronomiques abouties en agroécologie, on peut produire au moins autant » expliquait le député Benoît Biteau lors d’un webinaire organisé par les parlementaires Verts/ALE mercredi dernier (22 mars). Selon eux, cette « approche très partielle et biaisée de la stratégie » ne prend pas en compte les interactions positives entre rendement et biodiversité, à la base de l’agroécologie.

Les zones d’intérêts écologiques comme les jachères, ces terres laissées au repos, sans pesticides, sont des zones refuge pour la biodiversité. Elles améliorent la fertilité du sol, retiennent les eaux : elles apportent quantité de bénéfices à long terme, aussi bien agronomiques qu’environnementaux. L’obligation de maintenir des terres en jachères, inscrite dans la nouvelle PAC (au moins 4% pour les grandes exploitations) et abandonnée – temporairement – pour faire face à la crise, est un non sens pour les défenseurs de l’agroécologie.

D’autant que l’augmentation de la productivité serait très relative : « Cela correspond à 2% des terres arables française soit un potentiel maximum de production de 2.6 millions de tonnes de blé (probablement beaucoup moins car les terres concernées sont peu productives et peu évidentes à cultiver). On est très loin des ordres de grandeur nécessaires » explique le député écologiste dans un communiqué.

Au-delà de la productivité, c’est un changement systémique que souhaite insuffler « Farm to fork » insiste Benoît Biteau. « Une approche globale où l’on convoque aussi des évolutions de comportements alimentaires, des réductions de gaspillage et des réductions de dépendance notamment aux engrais qui sont produits… avec du gaz. » Du gaz Russe s’entend.

60% des céréales destinées à nourrir les animaux, et seulement 20% pour notre alimentation

L’utilisation d’intrants de synthèses (engrais, pesticides) largement importés et dont la fabrication demande quantité d’énergie, des matières premières étrangères comme la potasse, met à mal notre souveraineté. C’est pourquoi l’Europe à travers « Farm to fork » entend réduire progressivement l’emploi d’engrais, de pesticides et promouvoir une agriculture biologique, bien moins consommatrice d’intrants.

Sauf que ces textes juridiques contraignant qui devaient être présentés par la Commission mercredi n’ont jamais été remis. Ils le seront cet été probablement… Un clair recul des ambitions agroécologiques ?

Ce n’est pas l’avis de l’eurodéputée Jérémy Décercle (RE), proche des positions de la FNSEA, pour qui ces objectifs sont de toute façon trop contraignants. « On veut 25% bio, mais comment on fait ? Il y en a déjà 25% en Autriche. Mais dans certains pays on est seulement à 2 ou 3%… » Même constat pour les ambitions d’abandon des pesticides : « Ces objectifs manquent précisions. Il faudrait d’abord mettre en place des études d’impacts et de faisabilité. De quoi on parle ? Et comment on y arrive ? Quelles alternatives ? »

Pour le parlementaire, une souveraineté durable nécessite en premier lieu de produire autant voire plus sur nos territoires. « Non pas en interdisant mais en innovant, en investissant dans la recherche. Seul moyen de garder notre souveraineté en tenant compte dans problématiques environnementales. »

Une solution d’avenir se trouve, selon lui, dans les fameuses NBT (new breeding techniques), une méthode de modification génétique des végétaux. La production de nouvelles variétés adaptés aux ressources – moins consommatrices en eau par exemple – serait une façon de tendre vers une agriculture rentable, productive et beaucoup plus propre.

Pour les écologistes, plutôt opposés aux NBT – de « nouveaux OGM » -, le modèle d’agriculture industriel est intrinsèquement incompatible avec notre indépendance. Plus encore, il mettrait à mal notre sécurité alimentaire.

Selon l’eurodéputé allemand Martin Häusling (Verts/ALE), 60% des céréales produites sont destinées à nourrir les animaux, et seulement 20% sont destinées à la production alimentaire, le reste étant destinée aux biocarburants. Une aberration pour lui et ses collègues, alors que les pénuries de blé menacent l’Europe et même le monde. « Les personnes ont besoin manger du pain. Avec la viande, nous ne pourrons pas alimenter le monde » s’indigne Martin Häusling.

Cesser cette accaparement de céréales par l’élevage industriel, est d’ailleurs une ambition de la stratégie « Farm to fork ». En mettant en place « des mesures pour réduire la surconsommation de viande », les pays diminuent drastiquement leurs besoins en céréales et leurs dépendances aux protéines végétales.

Bien que la Commission européenne souhaite veiller « à ce que la productivité globale de l’agriculture de l’Union ne soit pas compromise dans la mise en œuvre des transitions nécessaires définies dans la stratégie « De la ferme à la table » et dans la stratégie en faveur de la biodiversité », force est de constater que la dynamique actuelle est celle d’un renoncement des ambitions agroécologiques de l’Union. Du moins pour le moment.

Pour l’eurodéputé Martin Häusling, avec la remise en cause de « Farm to fork » et le ralentissement de la législation sur les pesticides, « l’agriculture va continuer à augmenter la crise alimentaire, donc n’arrivera pas a atteindre les objectifs climatiques et de sauvegarde de la biodiversité.»