L'aquaculture, angle mort de la législation européenne sur le bien-être animal
Une nouvelle étude de l'association CIWF met en lumière les manquements de l'aquaculture en matière de bien-être animal, un enjeu désormais central dans la nouvelle législation européenne qui sera présentée sous peu par la Commission.
Une nouvelle étude de l’association CIWF met en lumière les manquements de l’aquaculture en matière de bien-être animal, un enjeu désormais central dans la nouvelle législation européenne qui sera présentée sous peu par la Commission.
Longtemps occultée, la souffrance des poissons s’invite dans les revendications entourant la nouvelle réglementation sur le bien-être animal, l’une des législations phares de la stratégie « De la ferme à la table ».
« Bien que la sensibilité des poissons et la nécessité d’améliorer les normes de protection soient de plus en plus reconnues, la législation actuelle de l’UE (et dans le reste du monde) prive cruellement les poissons de la moindre protection », note le CIWF, association de défense du bien-être animal, dans la conclusion d’une enquête sur l’aquaculture européenne parue mardi (31 octobre).
Pourtant, depuis une dizaine d’années, les études scientifiques accumulent des preuves de l’existence d’une sensibilité chez les vertébrés marins – et même les invertébrés. Comme l’a reconnu l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), les poissons éprouvent bien du stress et de la douleur, au même titre que les mammifères.
« L’aquaculture s’est développée à une époque où on ignorait tout de cette sensibilité. Elle doit dorénavant être prise en compte pour guider l’évolution des pratiques vers plus de bien-être animal », soulignaient en 2020 une vingtaine d’associations et une cinquantaine de personnalités dans une tribune, appelant à une meilleure prise en compte de cette question.
La réglementation actuelle établit tout de même des exigences minimales pour les animaux d’élevages, dont les poissons.
La directive concernant la protection des animaux dans les élevages précise que les méthodes « qui causent ou sont susceptibles de causer des souffrances ou des dommages aux animaux concernés ne doivent pas être pratiquées ».
Et selon le Règlement sur la protection des animaux au moment de leur mise à mort, « toute douleur, détresse ou souffrance évitable » doit être écartée lors de l’abattage et des opérations annexes.
« Cruauté choquante et généralisée »
Le CIWF s’est penché sur quatre élevages polonais de truites arc-en-ciel, l’un des principaux poissons d’élevage en Europe (17 % en volume), avec la dorade royale, le bar européen ou encore le saumon de l’Atlantique.
La Pologne produit 20 000 tonnes de truites par an, exportées en Allemagne, en République-Tchèque et en France. 393 tonnes ont été importées dans l’hexagone en 2022.
À l’issue de leur enquête, les experts mandatés par l’ONG ont observé des pratiques en contradiction avec les principes européens, notamment des transports des animaux vivants, dans des seaux sans eau, « où les poissons sont empilés les uns sur les autres et souffrent d’écrasement et d’étouffement ».
Dans le rapport, il est également fait état de poissons « atteints d’infections fongiques », présentant des « écorchures », de « lésions oculaires », ceux-ci évoluant dans une eau souillée avec des densités de peuplement élevées.
« Des procédures douloureuses et stressantes sont effectuées sur des poissons vivants sans
étourdissement préalable efficace, telles que : l’ablation des globes oculaires à l’aide d’une cuillère, l’éviscération du poisson à l’aide d’un couteau, laisser le retrait du poisson hors de l’eau où il peut suffoquer pendant plus de 20 minutes », décrit l’étude du CIWF.
D’après l’organisme, l’abattement des poissons se produit sans étourdissement préalable ou par des méthodes, comme des chocs électriques, censées étourdir, mais qui s’avèrent inefficaces, voire douloureuses.
Chaque année en Europe, 1,2 milliard de poissons de différentes espèces sont élevés dans des exploitations aquacoles, entre 20 et 66 millions en France. Partout, les projets d’aquaculture sont décriés, et les mêmes travers dénoncés, souvent liés à l’intensification et la dimension croissante des élevages visant à augmenter la production européenne.
Alors que 70 % des produits de la mer sont aujourd’hui importés en Europe (dont 25 % pour l’aquaculture) le Parlement européen appelle à inverser la tendance en relançant une production intérieure. De son côté, la Commission y voit un moyen de « gestion plus circulaire des ressources ». Face à un secteur en plein essor, la prise en compte des poissons élevés en aquaculture devient incontournable pour les défenseurs de la cause animale.
« Cette enquête révèle une cruauté choquante et généralisée et met en évidence le besoin désespéré et urgent d’améliorer la protection juridique des poissons d’élevage en France et dans l’ensemble de l’Union européenne », souligne Yvan Savy, directeur de CIWF France dans un communiqué.
Révision du règlement européen
Suite à une analyse des différentes législations portant sur le bien-être animal, la Commission européenne reconnaît elle-même que celui « des poissons d’élevage reste une préoccupation majeure pour le secteur européen de l’aquaculture ».
« La mise à mort des poissons d’élevage, en les sortant de l’eau, prend beaucoup de temps avant qu'[ils] ne meurent, elle est effrayante et douloureuse pour les poissons », souligne l’exécutif européen, qui admet que des « procédés spécifiques » doivent être mis en place.
Pour le CIWF, et de nombreuses ONG, il faut commencer à intégrer ces espèces dans la prochaine révision de la législation relative au bien-être animal, promise… en 2020. Initialement prévue pour le troisième trimestre 2023, celle-ci devrait être reportée en 2024.
Ce nouveau règlement devra ensuite intégrer « des exigences spécifiques pour chaque espèce », dans les élevages européens, mais aussi pour les produits importés, précise le CIWF.
Autre revendication : un soutien de la recherche sur l’élevage, le transport et l’abattage sans cruauté – via le Centre de référence européenne consacré au bien-être animal – et une démarche de réduction de la consommation de poisson carnivore, qui n’est « pas durable par nature », prévient l’organisme.