Le bâtiment, un gisement sous-exploité d’économies d’énergie

Gonflée à bloc lors de l’adoption des premières lois du Grenelle en 2008, la France voit chaque jour s’éloigner les objectifs écologiques qu’elle vise dans le domaine du bâtiment. Des difficultés partagées par l’ensemble des pays européens.

EURACTIV.fr
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Gonflée à bloc lors de l’adoption des premières lois du Grenelle en 2008, la France voit chaque jour s’éloigner les objectifs écologiques qu’elle vise dans le domaine du bâtiment. Des difficultés partagées par l’ensemble des pays européens.

C’est un chantier de plus de 210 millions de bâtiments en souffrance qui attend l’Europe. Plus énergivore que l’industrie ou les transports, le secteur représente 40% de la consommation d’énergie dans l’UE et génère 36% des émissions de C02. Mais dix ans après les premières recommandations de Bruxelles, le taux annuel de réhabilitation des bâtiments dépasse péniblement 1% en Europe. « A ce rythme, on aura terminé dans une centaine d’années », relève Dominique Auverlot, expert au Centre d’analyse stratégique.

Confrontée au spectre de l’échec, la Commission européenne tente de donner un tour de vis en obligeant les États à rénover chaque année 3% de la surface de bâtiments publics de plus de 500 mètres carrés jusqu’en 2015, puis de plus de 250 mètres carrés au-delà. La directive sur l’efficacité énergétique, adoptée le 11 septembre par les parlementaires européens réunis en plénière, prévoit également des contraintes pour le secteur privé : les grandes entreprises ont l’obligation de se soumettre à un audit énergétique et les fournisseurs d’énergie devront, d’ici fin 2020, réaliser des économies d’énergie équivalentes à 1,5% du volume annuel de leurs ventes.

« S’il n’y avait pas Bruxelles, rien ne se passerait en France », admet Olivier Sidler, expert en efficacité énergétique et ancien conseiller du Grenelle. « Ca commencé dans les années 90 avec l’étiquette énergie, puis les directives sur les matériels électriques. Tout ce qui vient de Bruxelles et permet de donner des contraintes communes aux 27 pays, c’est fondamental. On est tirés de l’avant, on traîne les pieds mais on est obligés de le faire », résume-t-il.

Mais tout au long des négociations, les États se sont employés à affaiblir à la portée du texte proposé par la Commission en juin 2011. Au point de passer à côté de la cible recherchée : « Les mesures prévues ne permettront d’atteindre qu’un objectif de 15% d’efficacité énergétique en 2020 », estime le Réseau Action Climat, contre 20% initalement recherchés. Avec la crise européenne en toile de fond, les États privilégient l’austérité et ne cachent pas leur volonté de retarder les efforts d’investissement à grande échelle.

Niches fiscales

Le contexte économique « n’est pas une bonne raison d’en faire moins dans ce domaine », rétorque Philippe Quirion, chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement. Parmi les mannes à explorer, le spécialiste cite « les 6 milliards de niches fiscales sur les énergies fossiles ». Dans le secteur aérien, « l’exonération de taxes sur le carburant représente 3,5 milliards d’euros », précise-t-il.

Des signaux ambigus sont pourtant envoyés. D’un côté, François Hollande, alors candidat, s’était engagé à financer la renovation de 600 000 logements par an. Mais le gouvernement n’a donné aucun engagement chiffré sur la reconduction de l’éco-prêt à taux zéro. Et à partir de 2013, le crédit d’impôt octroyé aux propriétaires en quête de performance énergétique diminue de 15% en moyenne. Il ne sera d’ailleurs plus accessible aux logements neufs, en raison de la règlementation RT 2012, qui impose les critères de la basse consommation pour toute nouvelle construction dès le 1er janvier 2013 (50 kWh/m2/an). Dans ce  dernier secteur, la progression de l’activité est exponentielle  : la construction de bâtiments basse consommation (BBC) a été multipliée par 30 entre 2009 et juin 2011 pour le logement collectif et le tertiaire et par 40 pour les logements individuels.

Des opportunités de marché loin de suffire à atteindre l’objectif français gravé dans la loi Grenelle 1. D’ici 2020, le pays est censé réduire les consommations d’énergie issus des bâtiments d’au moins 38 % par rapport à 2008. Si elle maintient son « bouquet de politiques avec mesures existantes », la France affichera une médiocre économie de 8,5 % en 2020, selon le scénario esquissé par le Cired. C’est à peu près le chiffre anticipé par la Commission européenne pour l’ensemble de l’Union. Et si la France ne mène « aucune politique énergétique », le résultat n’est guère plus mauvais, avec une réduction de dépenses énergétiques évaluée à 7 %.  

Main lourde

Fin 2011, François Hollande, alors candidat, avait dévoilé ses ambitions : « La rénovation thermique des bâtiments est l’une des mesures majeures que nous souhaitons soutenir avec vigueur  : notre objectif est de procéder à la rénovation complète du parc en 20 ans », écrivait-il dans une tribune publiée dans Le Monde. La conférence gouvernementale, qui se tient du 14 au 15 septembre, doit poser les termes du débat avant la présentation d’une loi de programmation sur l’énergie au printemps 2013.

Même réhabilités, les logements peuvent de toute façon rester gourmands en énergie si les propriétaires, peu ou mal renseignés, choisissent un bouquet de travaux éligible aux aides publiques, mais peu cohérent. « La rénovation permet une économie d’énergie de seulement 15% en moyenne », indique Dominique Auverlot. Le fait de rénover par petites touches sans avoir de vision globale comporte de nombreux inconvénients. Au plan financier, l’opération est souvent plus coûteuse, car il faut faire venir « la main d’œuvre deux fois », relève Olivier Sidler, expert en efficacité énergétique et fondateur de la société Enertech. Les rénovations peu ambitieuses font également courir un risque, celui de « tuer le gisement », poursuit l’ingénieur. « Toute la partie comprise entre 150 et 50 kwh sera sacrifiée et l’on fera beaucoup moins d’économies ».

C’est ce à quoi les logements HLM s’exposent. Dans ce parc, la rénovation va bon train, avec un rythme annuel de 70 000 logements réhabilités. Pour chaque logement, le coût moyen des travaux oscille entre 12 000 et 22 000 euros. « Mais ils se contentent la plupart du temps d’atteindre la catégorie C, ce qui correspond au seuil fixé par la loi », remarque M.Sidler.

Dans les copropriétés, le manque de financements adaptés et la complexité décisionnelle font échec à la plupart des projets. Selon leur âge ou leur pouvoir d’achat, les propriétaires d’un même immeuble peuvent « avoir des intérêt très divergents », résume Joël Vormus, du Comité de liaison sur les énergies renouvelables. Une solution consisterait à rendre l’éco-prêt collectif, en étant souscrit par un syndicat de copropriétaires.

Taxe carbone

L’instabilité des règles en place et le déficit de financements n’aident pas les industriels à y voir plus clair. « Nous avons besoin d’une feuille de route à l’horizon 2050 avec des étapes intermédiaires tous les dix ans », réclame Pascal Eveillard, directeur de l’habitat durable chez Saint-Gobain. En plus du développement de nouveaux produits (isolants adaptés aux petits espaces, aux murs irréguliers…), les industriels commencent aussi à s’atteler à la formation des artisans, habitués à travailler chacun de leur côté et parfois incapables de fournir une information fiable aux particuliers. « La formation des artisans  n’a pas été pensée, constate Olivier Sidler. Personne ne bouge  : la fédération française du bâtiment dit qu’elle commencera à se former quand il y aura de la demande. Mais il n’y aura pas de demande s’il n’y a pas d’artisans compétents. On est dans un dialogue de sourds. »

Au plan local, l’action des collectivités peut parfois créer des incitations. Fin 2011, la région Île-de-France a ainsi créé  Energie Posit’if, une société à capitaux publics chargée d’accompagner les copropriétaires dans leur projet de rénovation (montage financier, réalisation technique etc.)

L’association Amorce, qui regroupe des collectivités et des professionnels engagés dans le domaine de l’énergie, propose par exemple d’abaisser le seuil de la majorité qualifiée nécessaire pour qu’une copropriété donne son feu vert aux travaux.

Plus engageante encore, l’idée d’interdire la vente de logements énergivores classés F ou G. « On interdit la vente de voiture sans freins, pourquoi autoriserait-on la vente de logements sans frein énergétique ? » interpelle Nicolas Garnier, délégué général de l’association. Au moment de la cession du bien, l’acheteur et le vendeur devraient selon lui se répartir la prise en charge des coûts occasionnés par la réfection du bien.