Le commerce de la Russie avec l'UE diminue, mais les sanctions sont contournées via des pays tiers

Les échanges commerciaux entre la Russie et l'Union européenne (UE) n'ont jamais été aussi bas, selon les données d'Eurostat, mais les sanctions de Bruxelles sont contournées par l'augmentation du commerce avec des pays tiers. Ce qui représente aussi un coût financier pour Moscou.

Euractiv.com
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Les données publiées par l’office statistique officiel de l’UE (Eurostat) mercredi 28 août montrent que les importations de l’Union en provenance de son voisin oriental ont chuté de 16 % entre le premier et le deuxième trimestre 2024. [Shutterstock/Darunrat Wongsuvan]

Les échanges commerciaux entre la Russie et l’Union européenne (UE) n’ont jamais été aussi bas, selon les données d’Eurostat, mais les sanctions de Bruxelles sont contournées par l’augmentation du commerce avec des pays tiers. Ce qui représente aussi un coût financier pour Moscou. 

Selon les données publiées par Eurostat mercredi 28 août, les importations de l’UE en provenance de Russie ont chuté de 16% entre le premier et le second trimestre 2024.

En juin, la valeur totale de ces biens est tombée à 2,47 milliards d’euros, soit le montant mensuel le plus bas depuis que l’agence européenne de statistiques a commencé à collecter des données, en janvier 2002.

Les valeurs des biens importés aux mois d’avril et de mai étaient de 2,66 milliards et de 2,89 milliards d’euros.

Les exportations ont enregistré une baisse tout aussi importante, chutant de 9,5 % au cours du second trimestre, pour atteindre 2,43 milliards d’euros en juin, soit le montant le plus bas depuis janvier 2003 et le troisième plus bas jamais enregistré.

Globalement, les importations de l’UE en provenance de Russie ont diminué de façon spectaculaire immédiatement après l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, puis à un rythme plus progressif depuis le second trimestre 2023.

Les exportations ont quant à elles connu une forte baisse — quoique moins spectaculaire —, mais ont diminué à un rythme tout aussi régulier depuis le milieu de l’année 2022.

Philipp Lausberg, analyste du Centre de politique européenne, explique à Euractiv qu’une des possibles raisons de la quasi-stabilisation du commerce entre l’UE et la Russie est que les derniers paquets de sanctions contre Moscou n’étaient pas centrés sur l’interdiction de biens spécifiques comme le pétrole et le charbon.

« Les deux derniers trains de sanctions […] étaient davantage axés sur l’application [des sanctions existantes] et la prévention du contournement [de celles-ci] », affirme-t-il. « Il est donc logique que le niveau des échanges reste plus ou moins constant. »

Selon Alexander Kolyandr, chercheur pour le think tank Centre for European Policy Analysis (CEPS), une autre raison de cet « équilibre » pourrait être la relative stabilisation des prix des matières premières — en particulier de ceux de l’énergie — depuis le début de l’année 2023.

« La Russie vend dugaz naturel liquéfié (GNL), il n’y a aucun moyen pour la Russie d’augmenter [son offre], l’Europe ne veut pas diminuer [ses achats de] tout ce qui vient de Russie — et donc le chiffre final dépend fondamentalement du prix du marché des matières premières », explique-t-il.

Les sanctions sont contournées mais cela coûte cher

La publication des données d’Eurostat intervient alors que des études soulignent que les sanctions de l’UE sont « massivement contournées », le commerce entre les pays européens et ceux d’Asie, du Caucase et du Moyen-Orient ayant connu une forte augmentation depuis février 2022.

De 2021 à 2023, le chercheur Alexander Kolyandr note que les exportations de l’UE vers l’Ouzbékistan ont presque doublé (de 2,30 milliards d’euros à 4,35 milliards d’euros), les ventes de biens à l’Arménie ont presque triplé (de 757 millions d’euros à 2,16 milliards d’euros), et les exportations vers le Kirghizistan ont plus que décuplé (de 263 millions d’euros à 2,73 milliards d’euros).

« La Russie est capable de contourner les sanctions en commerçant avec des pays tiers », souligne l’analyste, ajoutant que des États comme la Chine et la Turquie peuvent également servir à Moscou pour tracer des voies de contournement.

Cependant, le système ne comporte pas que des avantages, continue Philipp Lausberg : « Si la Russie vend par l’intermédiaire d’un pays tiers, ce pays tiers gagne de l’argent et la Russie en perd . L’électronique et les produits technologiques sont plus chers qu’auparavant ».

L’économie russe en surchauffe

Les deux analystes constatent également que l’UE et la Russie semblent s’être engagées sur des trajectoires économiques divergentes, cette dernière bénéficiant d’une croissance économique beaucoup plus dynamique — même si n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour Moscou.

Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’économie russe devrait croître trois fois plus vite que celle de l’UE cette année (3,2 % contre 1,1 %), après avoir connu une croissance six fois plus importante l’année dernière (3,6 % contre 0,6 %).

Le secteur manufacturier du pays a également connu un essor important depuis le début de la guerre en Ukraine, alors que le secteur industriel européen stagne ou décline.

Philipp Lausberg souligne toutefois que les bons résultats économiques de la Russie sont le fruit d’un « rebond » après la chute brutale de 2022 — en grande partie grâce à l’augmentation considérable des dépenses militaires qui, selon lui, ont non seulement « faussé » l’économie du pays, mais ne sont pas « un investissement sur le long terme ».

Il rappelle également que la Russie est toujours confrontée à de graves problèmes économiques, notamment à une profonde pénurie de main-d’œuvre et à des prix élevés pour les importations de produits technologiques.

« À long terme, on ne peut pas faire fonctionner une économie avec des importations de produits technologiques à des coûts élevés et si l’on ne dispose pas d’une main-d’œuvre capable de fournir ce que l’on veut produire », soutient l’analyste.

Alexander Kolyandr constate également que l’économie russe continue de montrer des signes de « surchauffe » (processus par lequel l’offre ne parvient pas à répondre à une demande accrue, ce qui génère de fortes pressions inflationnistes).

Selon lui, pratiquement tous les indicateurs économiques corroborent cette tendance, le chômage se situant actuellement à environ la moitié de sa moyenne historique, et les salaires réels augmentant plus de deux fois plus vite que le PIB.

Faisant écho à ce qu’il avait déjà affirmé au sujet des récentes tendances économiques en Russie, le chercheur ajoute : « À mon avis, l’économie russe est en train d’hypothéquer son avenir ».

[Édité par Anne-Sophie Gayet]